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DAY NUMBER 11 :

 26 Février 2016/ 26 mai 1920 : C’est le temps à Rodmell, pour vous, Virginia. Vous décidez des travaux pour votre cuisine. Vous donnez même le prix, comme s’il fallait rendre ces choses  concrètes.  Une vraie note joyeuse filtre entre vos lignes. J’ai, par curiosité, lu la page suivante de votre journal et je ne me suis pas trompée : vous avez joyeusement désherbé une plate bande de jardin, sous un soleil frisquet. Ce qui vous a toutefois le plus frappée, en ce 26 mai, c’est un incendie survenu non loin de chez vous : le rayonnement lumineux, l’effet de la torche à eau des pompiers sur les flammes, et l’émoi du village, vous ont impressionnée mais point d’effroi, plutôt un effet de surprise, sans graves conséquences. Peut-être que votre heureuse humeur provient de l’article élogieux de la New Republik de New York sur deux de vos livres : La Traversée des apparences et Nuit et jour. Vous remarquez, non sans humour, que « l’Amérique est plus bienveillante avec les anglais que ceux-ci vis à vis d’eux-mêmes ». La seule ombre au tableau printanier de Rodmell est la carte que vous recevez de Katherine Mansfield. Il est vrai que vous avez une relation complexe avec elle : vous partagez une même conception de la littérature mais une certaine jalousie réciproque vous empêche, l’une et l’autre, d’être en confiance. Un article de Mansfield sur Nuit et Jour vous a peiné et en même temps, de vive voix, elle vous assure que jamais elle n’a lu un texte comme celui-là. Paradoxe, complexité de vie entre eux écrivains ? Ce qui me réjouit c’est que vous êtes embarquée de nouveau, sans le savoir, dans mes trajets ferroviaires. Il y a une semaine, à peine, je vous emportais afin de vous couper de votre morosité et cette fois, nous roulons avec votre légèreté de mai. Je reviens de trois jours passés à Dijon avec une amie suisse, qui est loin du tempérament de votre Katherine, qualifiée par vous « de personne parfaitement égocentrique, tout entière consacrée à son art : presque brutale » à votre égard. Rien de tel avec ma compagnonne. Nous avons été en simple confiance, découvrant la ville par ses jardins, faisant des haltes sur chaque banc, comme autant d’occasion de conversation. Oser exposer à l’autre ses questionnements, ses tourments, sentir que l’autre accueille, sans juger, tout en vous aidant à avancer sur la route caillouteuse, est chaque fois une grâce inattendue. C’est pourquoi, je repars avec vous dans ce train, pleine d’espoir. Je me demande toutefois si la création, l’écriture n’ont pas aussi à favoriser les échanges profonds d’âme à âme. Peut-être que lire Katherine Mansfiled comme de parcourir vos textes offre cette communion d’esprit. Pourtant vous ne parvenez pas, elle comme vous, à atteindre cette fluidité dans la rencontre concrète. Vous vous sentez fragiles. Vous êtes, l’une comme l’autre, trop sensibles au jugement porté sur vos textes et cela nuit au lâcher prise. La peur d’une remarque littéraire, d’une désapprobation intellectuelle ruine la possibilité d’ouverture à l’autre. Chez  les écrivaines que vous fûtes, le coeur demeure un peu trop dans la tête. C’est une image qu’aime mon amie suisse et que je partage, avec vous, pour l’occasion. Je laisse le train atteindre tranquillement la gare de Paris Bercy, je dépose quelques cartes dans la boîte aux lettres. Dans notre course aux bancs, nous  les avions écrites mais les discussions avaient détourné nos têtes de la nécessité de les poster. Les traces de nos stations dans les jardins publics ne partiront pas de la Bourgogne mais de la capitale comme s’il fallait garder une forme d’insouciance et jouer quelques tours à nos lecteurs. Nos cartes n’auront pas la froideur de celle de Katherine Mansfield, je vous rassure. Elles ne fixeront aucun rendez-vous. Elles porteront juste quelques lignes vers ceux qui n’ont pu venir écouter les paroles du dehors, mais qui pourtant auraient su être assis dans l’air frisquet et ensoleillé d’une fin d’hiver. Il est bien d’inviter, en pensée, des amis. Ils sentent, même dans l’éloignement, que quelque chose les atteint. Les téléphones aujourd’hui connectent les êtres instantanément mais le temps de la rencontre et des lettres restent le lieu d’éprouver que nos coeurs ne sont ni dans nos têtes ni au bout de nos doigts.  Tiens une nouvelle image à suggérer à mon amie suisse !

Marcelline ROUX

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