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DAY NUMBER 12 :

  Jeudi 10 mars 2016, Jeudi 10 août 1920 : Ma très chère Virginia, nous vivons toutes les deux un jeudi à quelques centaines d’années d’écart. C’est encore jour d’hiver à Paris quand vous êtes en plein coeur de l’été. Vous avez badigeonné en jaune vos toilettes, en bleu, la rampe de votre escalier, et en blanc, les marches. Pour vous remettre de ces grands labeurs, vous savourez un thé en lisant votre courrier. Je vais vous accompagner en entrant chez MG. C’est un de mes repères parisiens que je partage, en secret, avec quelques amis écrivains, il me semble que c’est le lieu idéal pour rester avec vous en pensée. Votre jeudi est, en vérité, plus actif que le mien : quelques longueurs de crawl, une marche flânerie dans les beaux quartiers avant d’écouter lire Jacques Roubaud, je suis petite joueuse à côté de vous. Vous agitez votre pinceau efficacement pour faire peau neuve à votre maison, vous élaborez avec Léonard des projets pour la Hogarth Press, notamment celui d’engager un certain Partridge. Vous envisagez d’acheter du matériel d’imprimerie, autant de projets  qui vous réjouissent avant d’aborder l’automne. Vous finissez même votre journée par une cueillette de petits pois. Vous me battez à plate couture : mes pas dans la ville et mes quelques ondulations aquatiques ne forment que de petites gouttes d’eau face à vos vagues d’énergie. Vous êtes en ce 10 Août 1920  une digne bloomsburienne : posant des couleurs et jardinant. Je me souviens en visitant votre demeure à Rodmell avoir été frappée par le ton vert tendre du salon. Cette douce lumière procurée par cette teinte audacieuse disait beaucoup de l’esprit de Bloomsbury qui s’aventure au-delà des goûts et choix convenus d’une époque. Votre tempérament de bricoleuse ne vous empêche nullement d’être lancée dans la lecture de Don Quichotte. Votre avis est mitigé. Vous avouez vous enliser. « Le chemin est plutôt mouvant, chaque fois que les épisodes ne concernent pas (Don Quichotte) lui-même. Mais le livre a la vitalité déchaînée et contagieuse des grandes oeuvres et cela (vous) permet de poursuivre. » Il va falloir que je partage votre critique avec mon amie suisse qui semblait peiner dans le récit de Cervantès. Je reste, quant à moi, à chaque fois charmée par votre façon de camper, en si peu de mots, vos impressions de lecture. Vous dîtes beaucoup en quelques paroles anodines à première lecture et qui pourtant traduisent profondément un style, une structure, une démarche littéraire. Vos formules percutent et je me réjouis que vous soyez aussi prompte au badigeon qu’à l’enlisement dans les phrases de Cervantès. S’il existe encore de par le monde des individus qui croient que vous êtes une femme éthérée, fragile, intellectuelle coupée du quotidien, qu’ils aillent donc se faire cuire quelques soupes aux petits pois ! J’ai terminé mon thé. Les voitures continuent de passer tranquillement rue du Cherche Midi. Il semble que personne n’ait pris ombrage de votre présence au-delà du temps. Il va falloir que je vous quitte et que je reprenne ma déambulation piétonnière pour me rendre à la Maison de la Poésie. Je vous invite à reprendre votre cueillette. Je suis certaine que la récolte sera bonne car la lecture que j’attends sera aussi pleine d’heureuses et émouvantes surprises : façon de faire cueillette en écho à la vôtre. En effet, Jacques Roubaud vient de sortir un recueil de poèmes dont le titre énigmatique « C », veut dire complémentaires. Ce sont des écrits complémentaires à d’autres déjà édités chez d’autres maisons d’édition. Cette fois c’est l’éditeur, Nous, qui rassemble ces essentiels compléments. Les compléments roubaldiens sont autant de petits pois qu’il faut retrouver car ils ont l’art de rouler d’un livre à l’autre. Il me semble parfois que la quête est sans fin. C’est presque rassurant même si d’aucuns trouveront à redire de cette prodigalité. J’avoue qu’évoquer, en cette fin de chronique, un Nous ce jeudi avec Vous, chère Virginia, est comme un signe d’amitié qui résonne au-delà des âges et me rassure doublement.

Marcelline ROUX

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