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DAY NUMBER 13 :

  19 mars 2016, 19 décembre 1920 : Demain devrait être le premier jour du printemps. Pourtant, on pourrait croire que le froid surgi annonce l’hiver qui n’est jamais venu. J’ai repris la  lecture de votre journal, chère Virginia. C’est le moment idéal car j’ai souvent et je ne sais pourquoi, un moment de flottement cafardeux, après le repas. Je ne suis pourtant pas moine et ne peut donc être atteinte d’ataraxie. Tous les manques, les vides, les pertes, les angoisses s’arrangent pour se regrouper à ce moment-là de la journée et pesaient puissamment. Je préfèrerai savoir les digérer avec mes nourritures terrestres. Je me sens assiégée et empêchée de m’atteler aux occupations essentielles. Ce matin, j’étais pourtant pleine d’entrain ménager : ranger, nettoyer, faire place nette pour préparer les moments suspendus de lecture et d’écriture au salon, me mettait en joie. Cette métamorphose en fée du logis n’est pas bien vue chez les féministes mais je n’y peux rien. Cela me met en forme quand je sais que ce remue ménage et méninge, ouvre le temps à la table. C’est peut-être tout simplement mon renoncement à l’art de la sieste qui assombrit mon âme. Il va falloir que j’expérimente ce lâcher prise. J’entre donc dans un  printemps hivernal tandis que vous, Virginia, vous entrez, pour de vrai, dans l’hiver. Vous évoquez une humeur malheureuse identique à la mienne.  Printemps ou hiver ne font donc rien à l’affaire. Vous attribuez cette noirceur à votre travail qui « arrache à votre cerveau » ce que vous écrivez et ne vous laisse pas une minute à vous, même si vous paressez quelques fois, devant le feu, à élaborer des phrases.  Votre déprime ne résiste toutefois pas aux bonnes nouvelles : lettres d’éditeurs, demande d’articles pour le Time Litterary Supplement, et somptueux livre offert par votre ami Roger Fry. Vous vous réjouissez de retrouver dans quelques jours votre maison de campagne à Rodmell, son jardin, les promenades sur les collines et les lectures. Vous prenez vos distances avec le groupe de Bloomsbury : seuls Nessa et Duncan seront vos contacts réguliers. Vous hésitez toujours entre le fait de recevoir des gens et de protéger votre solitude pour avancer dans vos projets. Je viens, quant à moi, de recevoir une invitation pour ce soir et du coup, mon flottement mélancolique s’est presque évanoui et mon ardeur à rédiger cette chronique a repris le dessus. Je partage, comme vous chère Virginia, cette envie paradoxale d’être seule et avec les autres. Serions-nous atteintes de schizophrénie ? Nous avons plutôt la chance de pouvoir passer du feu en solitaire aux soirées animées. Nous sommes de vraies gourmandes et voudrions tout, en un seul instant : le plaisir d’être soi, d’être concentrée sur l’essentiel, en partageant cette part profonde avec d’autres. Nous savons que ce mélange est impossible et que nous devons savoir nous retirer, près de l’âtre, pour décanter. Il est 16H, mon accès de tristesse s’est définitivement enfui avec les heures. Vous avez secoué ma grisaille. Je vais, moi aussi, faire un tour au jardin voir comment il se porte. Les Phlox poussent leurs feuilles. Les tiges violines de la pivoine se dressent en bouquet et les bourgeons du cerisier attendent les premiers rayons pour craquer et jouer à l’éphémère spectacle japonais. Il ne faut donc pas se fier à l’apparence du jour, la nature croit au printemps. Je vous laisse déguster vos journées hivernales et me prépare aux dernières giboulées. Les rameaux sont coupés, demain ils seront bénis et vendus sur le marché, comme s’il suffisait d’en saisir quelques branches pour être protégé. Puis viendra Pâques, le début de la résurrection. Je ne peux en douter : je suis sur le chemin. L’ataraxie de cet après-midi a laissé des traces : me voilà visitée ! Je remets prudemment, à plus tard, le temps de la  révélation ou la voie épineuse vers la sainteté et m’en vais, de ce pas, manger et boire en bonne compagnie !

Marcelline ROUX

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