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LES CARNETS DE LECTURE (12) de Marcelline ROUX : DESCENTE AUX ENFERS, TROIS ACCES DIRECTS :

   Il y a toujours un nouveau chemin pour mener à la lecture !

 Afin de préparer ma découverte de l’opéra Mathis, le peintre mis en scène par Olivier Py, j’effectue une recherche sur le peintre et le retable d’Insenheim. Je trouve une description de la crucifixion par Huysmans dans Là-Bas. J’avais lu A Rebours il y a de nombreuses d’années. Un souvenir étrange mais très fort, ineffaçable, d’une quête pour l’art, d’une vie oeuvre d’art, m’était resté.

La lecture de cette description a eu un effet immédiat : j’allais lire ce roman de Huysmans. Sans a priori, juste portée par la force de cette langue qui disait un tableau bien mieux que ce que j’avais pu en voir lors d’une visite à Colmar. Je suis entrée en lecture comme en immersion, pas le choix si on veut oser se perdre dans ce roman fin de siècle, à la structure labyrinthique, qui mène non sans humour sarcastique, à fréquenter les messes noires sataniques, les oeuvres effrayantes de Gilles de Rais, mais nous élève aussi jusqu’à la tour Saint-Sulpice à l’écoute des cloches et au repas avec le sonneur et sa femme.

Le personnage principal est un écrivain qui écrit la biographie de Gilles de Rais d’où un étonnant parallèle d’époques et un premier saut dans les profondeurs démoniaques. Durtal est le fil rouge, sorte de spectateur attentif mais non engagé qui poursuit une quête qui ne semble pas avoir de nom, sauf celle de le mener du plus bas de là-bas  vers cet autre ailleurs, indicible. Ce roman est déroutant et pourtant jamais il ne nous perd. Sans doute que la critique que Huysmans fait de son époque dévouée aveuglément au positivisme, au progrès, aux marchands, et tout à la fois aux sciences occultes, n’est pas sans évoquer nos temps dits modernes, et que nous pourrions encore comme Durtal avoir l’audace de  nous frayer des chemins souterrains pour tenter un retour à la lumière, loin des mièvreries ambiantes.

 Pour Huysmans, rien de tiède dans ces délires sataniques mais un chemin connu des mystiques, celui où se perdre conduit à se retrouver. Mais l’époque a éloigné ses contemporains de quête véritable et tout ne semble plus que mystère édulcoré. Je ne sais si retomber du côté de Huysmans peut faire cet effet à tous les lecteurs mais il y a vraiment une fascination à entrer dans ce monde de lieux clos, comme cette tour de Saint-Sulpice qui est l’appartement du sonneur de cloches. Au-dessus de Paris, on se sent soudain dans un havre douillet quand le vent et la pluie secouent l’extérieur. Là-haut, les repas simples prennent toute leur saveur, comme si les gens qui y habitent, parce que coupés du monde, avaient été préservés. C’est une lecture à nulle autre comparable que de fréquenter les phrases de Huysmans, on se prend à relire telle description pour savourer l’audace d’une comparaison, le raccourci d’une image, le vocabulaire d’une richesse oubliée. C’est un voyage en terre inconnue : l’imagination est éprouvée jusque dans ses derniers retranchements et l’écriture fait son office : elle maintient à une certaine hauteur, celle qui aide à revisiter ce qui ne serait que clichés ou abominations.

 Par ailleurs, je m’étais promis de passer le cap d’une nouvelle année en compagnie de Vila-Matas. Son esprit virevoltant, pétri de littérature serait un antidote aux assauts délirants et démonstratifs des fêtes de fin d’année. Je ne m’attendais pas avec Dublinesca à aller tambour battant « cap au pire » avec Beckett et Joyce dans un Dublin plutôt déprimant, à suivre un narrateur, ancien éditeur, à l’âge de la retraite, sevré in extremis de l’alcool, luttant contre un vide existentiel, construisant un voyage en Irlande afin d’enterrer Gutenberg à l’ère de Google. Rien de réjouissant si ce n’est que notre Enrique fait mieux que n’importe quel critique littéraire, c'est-à-dire toucher aux univers de deux maîtres de la littérature : aucun discours mais une façon d’entrer de plain-pied dans les enjeux d’Ulysse à Godot.

Je cherchais un antidote et me voilà servie : enterrer les livres, vieillir, errer en compagnie de fantômes dans l’espoir d’un saut anglais salutaire. J’ai la sensation d’avoir été deux fois en enfer avec ces deux livres, dire que c’est Mathis, le peintre et sa crucifixion qui ont tout déclenché. Tout cela n’est pas sans ironie. Ce n’était pas inutile, comme un alcool fort aide à digérer, ces deux romans sont à leur façon des brûleurs de graisses : ils m’ont coupée brutalement d’un certain endormissement bien-pensant qui englue aujourd’hui.

Deux livres pour ceux qui ne craignent pas une petite descente aux enfers :

 Là-bas / Huysmans/ folio

 Dublinesca / Enrique Vila-Matas /Christian Bourgois

 

MARCELLINE ROUX (2010)

 

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marcelline.roux@laposte.net

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