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DAY NUMBER 14 :

Lundi 28 mars, Pâques 2016, mercredi 28 mars 1921 : Je triche pour faire que nos 28 mars dialoguent. Je profite d’une petite erreur de calendrier de votre part chère Virginia. Votre séjour en Cornouailles a brouillé votre notion du temps. Vous écrivez un mercredi 30 mars que vous datez 28 mars. A la bonne heure, nous voilà reliées ! Que ne ferai-je, de toute façon, pour vous rejoindre en ce lieu « si solitaire », fouetté par les vagues, cerné de « rochers gris, couverts d’une éruption de lichens jaunes » ? Vous êtes près de Zennor, dans un « château-pension de famille », appelé le Nid d’aigle, où « un assortiment de charmants vieux messieurs » viennent faire de l’escalade. Léonard prépare vos bagages et même si vous ne vous sentez pas d’humeur à écrire, « la superstition vous souffle » de laisser des traces de la Cornouaille dans votre journal, car vous aurez plus tard plaisir à les lire. Cette remarque de ce qu’il faut consigner au risque, sinon, de le perdre, me replace dans la discussion d’hier partagée au coin du feu avec Françoise Ascal. Elle tient, comme vous, son journal depuis de nombreuses années. Elle trouvait surprenant que certains voyages et événements importants de sa vie n’aient cependant point trouvé leur place dans ses cahiers alors que parfois un fait anecdotique, un agacement anodin, s’enfle pour noircir plusieurs lignes. Ces excès peuvent apparaître, quelques temps après, inconsidérés aux yeux même du diariste. Quelle étrangeté que cette forme d’écriture journalière ! La lectrice, amatrice de journaux d’écrivain, que je suis, s’interroge sur ce désir illusoire d’approcher la vie de l’auteur en lisant ses carnets de bords. Que Nenni ! La vie est l’écriture ont plus d’un tour dans leur besace. C’est une infime partie du rocher de Cornouaille humain qui émerge dans l’écriture. On note ce que l’on ne veut pas oublier : ainsi rapportez-vous, Virginia, votre promenade sur la falaise. On note parfois ce que l’on ne parvient pas à dire ou résoudre dans le quotidien, dans l’espoir que cette jetée sur la page blanche allège l’esprit, éclaire un conflit, aide à dissiper un malentendu, ou au contraire donne de l’espace à une colère rentrée. Il serait naïf de croire que l’on touche à l’être authentique. Il suffit de relire ses propres carnets pour voir surgir certains détails oubliés et sentir l’inadéquation de soi avec les lignes, comme si le fait d’avoir écrit provoquait aussi un certain effacement mémoriel. Parfois, au contraire, avoir vécu pleinement, dispense d’écrire : bizarres interactions entre vie et journal. Il faut encore ajouter que chaque écrivain a sa façon de concevoir le journal avec des règles intimes. Certains censurent l’émotion, d’autres ébauchent des chantiers d’écriture, d’autres encore codent les noms de personnes, de lieux, comme si même cette écriture secrète risquait toujours d’être lue un jour. N’est-ce d’ailleurs pas un grand classique : le journal de l’adolescente découvert par des parents inquiets, le journal dérobé par une femme jalouse en quête de preuves, certains journaux d’écrivains dévoilés après leur mort et contre leur volonté ? Le journal est une mine qui peut exploser à n’importe quel moment mais qui constitue aussi un espace littéraire essentiel, un contrepoint à l’oeuvre. Il ne suffit pourtant pas de le savoir pour en être quitte. Tenir un journal et lire un journal n’est pas affaire anodine et provoque quelques méchantes sidérations. Pour que cette liberté, cet « à côté »,  puisse se développer à sa guise, ne pourrait-on fabriquer quelques cabanes abris pour ces précieux carnets ? Chacun viendrait y déposer ses feuillets, ayant noté la date de prescription. Le temps venu de la fin de la mise au secret, des lecteurs anonymes ouvriraient la boîte de Pandore. Nos 100 années de distance temporelles permettent ce charme chère Virginia. Votre causticité à l’encontre de certaines personnes, inconnues de moi, ne blesse plus et m’apparaît seulement comme la preuve de votre humour. Votre part humaine continue de palpiter et éclaire votre oeuvre d’une lumière quotidienne qui, même si elle laisse dans l’ombre des pans entiers de votre existence, révèle aussi votre façon unique de traverser les années. 

Marcelline ROUX

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