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DAY NUMBER 15 :

Samedi 2 Avril 2016 - Jeudi 2 avril 1921 : Chère Virginia, en débutant ces cent jours avec vous, je ne pensais pas tisser une proximité entre vos jours et les miens, ni même aussi facilement pouvoir m’adresser à vous sur ce ton, presque intime. Je prends goût à cet échange. Sans doute que les cent années, qui nous séparent, favorisent ce rapprochement. Il eût été plus délicat d’être votre contemporaine et encore plus une de vos connaissances. J’en veux pour preuve votre page du jour qui ferait hésiter plus d’une femme à franchir le seuil de votre home. Votre Madge, accueillie chez vous, fait l’objet, sous votre plume, d’une description certes savoureuse mais pleine de piquants. La façon dont vous transcrivez vos discussions amènerait nombre d’entre nous à tourner sept fois la langue dans notre bouche avant d’énoncer le soupçon d’une parole. Votre allergie aux propos plaintifs de cette Madge est  sans doute justifiée car celles qui ont traversé de véritables épreuves existentielles sont peu enclines à ruminer le mauvais mais s’accrochent à la moindre pousse joyeuse. Parler que de soi fait de toutes façons « loucher l’esprit », dîtes- vous justement. Cette Madge, riche et heureuse, ne fait pourtant que de se plaindre : « je ne suis pas intelligente », « j’ai une drôle de nature », « j’aurai dû m’évader ». Ces jacasseries ennuient Léonard. Vous avouez pourtant avoir adoré, en d’autres temps, cette Madge, au point d’être bouleversée à l’idée même, de vivre sous le même toit qu’elle. Il ne fait donc pas toujours bon être aimée de vous, surtout quand on est femme. Je me souviens de la relation empreinte de jalousie avec Katherine Mansflied. N’est-ce point votre passion pour les femmes qui vous rend si intransigeante à leur égard ? Ecoutez donc comment vous parlez de Madge : « curieusement changée », « ordinaire », « l’âge mur ayant épaissi ses traits, elle se montre désormais enjouée et banale». « Elle n’a jamais grandi mais vécu à l’abri». Personne n’aimerait être Madge et pourtant toute femme craint de le devenir. Vous êtes sans pitié et je pourrai presque vous en vouloir de cette allégresse à croquer méchamment votre ancien amour. Pourtant vous osez jeter sur la page ce qui parfois traverse notre esprit, surtout, quand on revoit d’anciens amours. Votre décapage en règle ne manque pas, si on y regarde à deux fois, d’une certaine tendresse sous les tournures. Qui aime bien, châtie bien, on ne le sait que trop. Je prends conscience depuis ces quinze journées passées avec vous que Léonard échappe pour l’instant à vos sarcasmes. Etonnant. Les femmes aiment pourtant médire de leur mari. Vous échappez à ce grand classique. Léonard apparaît comme votre compagnon intellectuel, celui qui est là dans les ballades dans la campagne, dans l’aventure de la Hogarth Press, les traductions de Tchekhov. C’est encore lui qui s’occupe de vos bagages, qui aide au jardin. Je dirai même que dans votre couple, c’est lui qui aide, pour faciliter votre création. C’est proprement révolutionnaire. Je reconnais votre féminisme chevillé au corps.  La place du mari serait donc moins risquée que celle de l’amie. C’est troublant : votre haute idée de la femme, vos attentes, votre exigence vous pousse à rejeter la moindre médiocrité féminine. Ambitieux programme ! Je me réjouis donc d’être loin et d’échapper lâchement à votre critique. Cela me rend les échos de nos quotidiens plus sereins. J’ose vous regarder agir et dire avec curiosité sans jamais être sous les griffes de votre esprit. Quelle chance ! Je sens, malgré tout, poindre au-delà du temps, votre désapprobation : vous détestez ma couardise. Je vais être courageuse, n’ayez crainte, je me prépare déjà au seizième jour avec vous.

Marcelline ROUX

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