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DAY NUMBER 18 :

Samedi 30 avril 2016, dimanche 30 août 1923 : vous avez décidément, chère Virginia, une manière incongrue de parler de lectures. A propos d’Elizabeth Gaskell et de son livre Epouses et filles, vous écrivez : c’est « la blancheur même, genre pudding au riz et mousseline ». Cette savoureuse analyse littéraire a aiguisé ma curiosité. Mon goût pour le pudding et la douceur de la mousseline ont fait le reste et poussée à en savoir plus sur cette Elisabeth Gaskell, dont j’ignorais tout. Je saisis illico mon smartphone et je cherche. Mon inculture vous aurait effrayée. Grâce à mon outil moderne, je comble, comme je peux, mes lacunes pour apprécier à leur juste valeur vos commentaires. Et voilà ce que je trouve très vite, sans avoir à courir dans les bibliothèques environnantes, chose néanmoins fort agréable. Cette anglaise commence à écrire après la mort d’un de ses enfants et sur les conseils de son mari. Elle côtoie Charles Dickens et Emily Brontë, dont elle écrira d’ailleurs la première biographie. La maison de cette Elizabeth accueille des rencontres littéraires, sociales et religieuses. Elle publie plusieurs romans dont Epouses et Filles, paru en 18 épisodes dans le Cornhill Magazine. Dans ses récits, elle critique les attitudes victoriennes, surtout envers les femmes. Vous connaissant, je comprends que vous appréciez cet écrivain et que vous aimiez, en pleine tempête orageuse nocturne et estivale, vous réfugiez,  dans un chapitre de ce roman. J’ajoute donc cet auteur à la longue liste de mes prochaines lectures. Il faut sans doute que je ne traîne pas trop car cette Miss Gaskell est morte à 55 ans en buvant le thé et j’ai déjà 50 ans. Soit je parie sur cinq années pleines de livres qui suffiront à me combler ou dès maintenant, je refuse tout Tea time, apparemment à haut risque pour les cinquantenaires. Vous m’amusez encore, chère Virginia, par votre façon de décrire votre propre démarche de création. Vous dites « creuser des grottes derrière vos personnages » pour leur donner « humanité, humour, profondeur ». Vous espérez même parvenir à faire communiquer ces grottes entre elles. Vous imaginer en spéléologue aguerrie est désarmant. J’avoue toutefois que relire Mrs Daloway, Les Vagues, La Promenade au phare en espérant parcourir des galeries qui relient entre eux certains des personnages, serait une aventure de lecture éclairante. Je me souviens qu’en reprenant Les Vagues, j’avais pressenti, dans la polyphonie des voix, l’existence de souterrains qui faisaient se croiser parfois le parcours des uns et des autres, les tenant ensemble tout en les séparant. L’image de la grotte ne m’avait toutefois pas traversée mais je l’aime car elle traduit l’idée de l’abri, un peu sombre, excellent laboratoire d’échos secrets.  Comme il serait jouissif de lire des métaphores aussi inattendues dans les articles des critiques littéraires d’aujourd’hui. Dans la veine de votre pudding au riz, je décide qu’au moment de tourner la dernière page d’un ouvrage, je m’efforcerai de trouver une formule gustative pour décrire mes impressions de lecture. Cet exercice pourrait laisser une trace sensorielle dans la mémoire qui redonnerait sans doute accès très facilement au livre, même longtemps après. J’ébauche une première liste, une suite facile pour commencer :

le goût du flétan sauvage avec arrêtes pour Le Grand Marinde Catherine Poulain,

l’eau plate, limpide et rafraîchissante pour les livres de Marguerite Duras,

la tasse de thé légèrement amer pour les récits d’Henry James,

l’écorce d’orange pour Erri de Luca,

l’aigreur d’une soupe trop claire pour le Journal d’un curé de campagne de Bernanos, mêlée à l’odeur de chaussures ayant marché dans la boue, le bonbon à laisser fondre dans la bouche pour les écrits de Georges Haldas...

J’échoue, chère Virginia, à rivaliser avec vous, à décontenancer vraiment. Je ne suis que petite suiveuse. Je me rends à l’évidence et préfère, dans votre journal, me laisser prendre au jeu de vos formules qui débourbent, lessivent, dégraissent plus radicalement les clichés.  

Marcelline ROUX

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