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1812 de Jean-Joel BREGEON :

  1812 est l’année de l’apogée et du début du déclin soudain de l’Empire napoléonien. Tout se joue pendant les quelques mois que dure la campagne de Russie. L’Empire français, bâti depuis sept ans, compte alors 130 départements, s’appuie sur des Etats vassaux comme la Confédération du Rhin, le royaume d’Italie ou le grand duché de Varsovie. Il exerce son emprise sur l’ensemble du périmètre européen. C’est un empire continental, sans ouverture sur l’outre mer, en raison de la suprématie, depuis Trafalgar, de la flotte anglaise sur les océans. Aucune puissance ne peut contrecarrer la politique de l’Angleterre hors d’Europe : les Etats Unis, jeune nation, qui lui disputent le Canada, subissent une cuisante défaite.

   L’Empire de Napoléon s’est construit après une série de brillantes victoires militaires, remportées sur une brève période, de 1805 à 1807, aux dépends de toutes les puissances de l’Europe intérieure, vieilles rivales de la France, principalement l’Autriche, la Prusse et la Russie. Dans ce vaste ensemble européen, l’Empereur maintient des nations morcelées comme la Confédération du Rhin composée de 38 états. Il ne veut pas faire naître de nouvelles et fortes nations en Allemagne, en Italie ou en Pologne

   L’auteur brosse plus particulièrement le tableau de deux pays, la Prusse et la Pologne, soumis à Napoléon. La Prusse, crainte au XVIII ème siècle pour la discipline et la force de ses armées, est un pays vieilli et sur le déclin. Il est, depuis le traité de Tilsitt, amputé d’une partie de ses territoires et dirigé par un faible souverain. Cette nation entame toutefois, dès 1807, une grande rénovation. Elle forme une nouvelle armée et une milice nationale. Des ministres, comme Hardenberg et Stein, travaillent contre Napoléon. La Prusse vit dans un climat culturel intense, propice à l’émancipation du pays, sous l’influence de grandes figures comme Goethe, Beethoven, les Romantiques allemands, Kleist enfin qui déclare que l’Allemagne doit se libérer du joug français.

   La Pologne, aux frontières toujours mouvantes, convoitée par ses voisins, n’est, sous Napoléon, qu’un duché, sans accès à la mer, un glacis, face à la Russie. Napoléon, qui se déclare l’ami des Polonais, se joue de sa noblesse qui passe pour être instable et frivole. Ceux qui ont soutenu la France et sa révolution sont vite déçus dans leur espoir de voir naître une grande Pologne, reconnue en Europe. Napoléon la soutient parce qu’elle constitue un réservoir d’hommes pour la Grande Armée. L’Empereur compte sur ses légions d’environ 100 000 hommes et sur sa cavalerie, célèbre grâce aux chevau-légers polonais. A l’exemple des écrivains, comme Jan Potocki, la Pologne compte aussi de brillants artistes. 

   En 1812, Napoléon se trouve confronté à la Russie, un empire qu’il ne connaît pas bien. Peu d’historiens se sont intéressés de très près à la réalité de ce pays. Les préjugés dominent. Au XVIII ème siècle, Diderot a vanté les mérites de la Russie mais il y a séjourné peu de temps. Des Français, fuyant la Révolution, y ont émigré, s’y sont installés pour y rester et faire carrière : le marquis de Traversay construit le port de Sébastopol, Armand du Plessis, duc de Richelieu, commande Odessa.

   L’Europe conquise, pourquoi Napoléon se lance-t-il dans une guerre incertaine sur les vastes terres de la Russie ? Veut-il encore prouver son invincibilité ? Est-il poussé par son insatiable désir de conquête, par son attrait pour l’inconnu ? Cette guerre répond-elle à des calculs stratégiques ? Une fois la Russie vaincue, pourra-t-il mieux concentrer ses forces sur l’Espagne qui lui résiste depuis des années ? Avec un seul front à l’ouest,  saura t-il lutter plus efficacement contre l’Angleterre ? La Russie n’est-elle pas tentée de se rapprocher de ce pays, son allié véritable, surtout pour des raisons économiques ?

   L’Empereur est persuadé de la victoire de ses troupes. Contre ceux qui trouvent l’aventure extravagante, folle ou dangereuse, Napoléon se persuade, au fil des mois, du contraire. Pour lui, la Grande Armée, forte de 700 000 hommes dont 300 000 Français, est, avec ses douze corps d’armée, sa Garde Impériale de 60 000 soldats d’élite, infiniment supérieure en nombre et en qualité à l’armée russe, moins entraînée, moins aguerrie, et qui ne rassemble tout au plus que 180 000 hommes. La cavalerie française avec ses cuirassiers, dragons, hussards, chasseurs et chevau-légers n’a pas d’équivalent pour la bravoure et l’efficacité. L’Empereur croit en une défaite rapide et une capitulation de son adversaire avant l’hiver.

  Napoléon se juge lui-même bien au-dessus du jeune tsar Alexandre Ier. Depuis Tilsitt, il cherche à le séduire et à le manipuler. Il le pense sans expérience et peu apte à diriger ses troupes alors que lui commande directement les siennes sur le champ de bataille. Les corps de l’armée napoléonienne ont à leur tête de grands chefs militaires, soudés autour de l’Empereur, comme Berthier, Davout, Oudinot, Joseph Poniatowski, Murat ou le maréchal Ney. En face, l’armée du tsar, sans grande cohésion, est dirigée par des généraux rivaux, d’origine russe ou étrangère, tels Koutousov, Barclay De Tolly et Bagration.

  D’autres raisons le convainquent : l’Empire russe, une fois conquis, peut enrichir considérablement l’Empire français. Celui-ci a jusqu’à présent prospéré grâce à ses conquêtes militaires en Europe. 

   Fin juin 1812, une fois franchi le fleuve Niémen, à la frontière russe, les désillusions commencent. Un été épouvantable par sa chaleur, entrecoupé d’orages violents, fatigue les hommes. Les Russes refusent sans cesse le combat de front. La Grande Armée s’avance toujours plus loin, trop loin, sans victoire : elle atteint Mohilev, Vitebsk, Polotsk, Smolensk et Borodino où elle affronte enfin une armée russe. Napoléon fait le vide devant lui. Il est aux portes de Moscou où il entre, à la mi-septembre. Une partie de la ville brûle, il ne peut y rester plus longtemps, faute d’approvisionnements suffisants. Il espère en vain une capitulation du tsar. Il s’aperçoit trop tard du piège qui se referme sur lui. Une retraite de son armée, sur le sol russe, à l’approche de l’hiver, la prive de victoire et provoque sa déroute. La propagande agit sur tout le peuple russe qui se moque des soldats français et ne pense qu’à chasser Napoléon du pays.

   Sur la route, ses troupes harassées, comptant beaucoup d’hommes malades, affamés, victimes du froid, subissent des pertes irrémédiables à cause de la guérilla, présente partout. Elle s’en prend aux blessés, aux traînards et aux civils. Napoléon ne peut plus attaquer et n’a pour stratégie que de fuir la Russie et ses étendues glacées, jonchées de cadavres. Chaque nuit, meurent des soldats gelés. La traversée de la Bérézina se termine dans la cohue, un désordre indescriptible qui provoque la noyade de ceux qui sont piétinés et jetés dans le fleuve glacé. A la fin de l’année, la Grande Armée revient de Russie, décimée, exsangue. La fin est proche pour l’Empire de Napoléon. Tous les pays européens, Angleterre en tête, profitent de ce désastre pour relever la tête et se coaliser contre lui.

   Dans ce vaste panorama historique de l’Europe au moment où l’Empire napoléonien passe de son apogée à son rapide déclin, Jean-Joël Brégeon, historien, spécialiste de cette période, comme il l’est de la Révolution et de la Restauration, décrit comment les nations de ce continent, apparemment subjuguées par Napoléon, sont animées par leurs profonds désirs d’identité et d’émancipation. Ce qu’il dépeint préfigure les évolutions historiques qui verront plus tard le jour sur le continent. Il s’attache à montrer que l’Europe faite par les armes est un projet illusoire et nécessairement voué à l’échec.    1812 : l’aventure des armées napoléoniennes tourne au désastre militaire et politique. L’Empire s’écroule en peu de temps. Jean-Joël Brégeon enrichit son étude de nombreux récits, rassemblés en annexes, de témoins racontant ce qu’ils ont vécu lors de cette terrible année. 

Hugues DE SINGLY 

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