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LA PAIX de Jean-Pierre BOIS :

    Dans l'Histoire, la paix n'a souvent tenu qu'une petite place par rapport à la guerre. Cette dernière est inscrite dans l'ordre naturel des choses. Elle est racontée, décrite et l'on s'y prépare comme pour exercer un métier. Au Moyen Age, le fragile équilibre de la paix, recherché par quelques souverains, est incessamment rompu par les ambitions des grands seigneurs qui convoitent de nouvelles terres et des principautés.

Avec les trêves de Dieu, sortes de parenthèses réservées à la paix, les autorités religieuses, osent demander l'arrêt des hostilités pendant certaines périodes données, notamment les jours saints, du jeudi au dimanche. L'idée de paix pour les cités terrestres trouve son origine dans les écrits que Saint Augustin a consacrés à la «Cité de Dieu». Des rois font de la recherche de la paix leur règle de conduite.  Louis VI, roi pacificateur, poursuit le seigneur Thomas de Marle, qui a usé de violence excessive et a violé les règles de la paix. Louis VII vise, dans une ordonnance, la paix pour tout le royaume. Saint Louis établit des principes pour une paix durable.

Avec la Guerre de Cent Ans, c'est une perpétuelle succession de troubles qui remplace les périodes de guerre et de paix. A la fin de cette sombre époque, a lieu, en 1435, le Congrès d'Arras, qui, pour la première fois, prend la forme et la dimension d'un traité de paix entre plusieurs nations d'Europe. La France, l'Angleterre, la Bourgogne y envoient de véritables ambassades, des secrétaires royaux, tout un personnel qui a acquis une culture diplomatique. Des médiateurs y participent, envoyés notamment par la Pape. Des tractations se déroulent entre les grandes puissances alors que l'événement est ponctué de réjouissances: gigantesque dîner offert par le duc de Bourgogne, parades, tournois...

La culture du traité se développe car elle correspond aussi à un besoin d'unité, ressenti par les rois chrétiens, face au péril turc, surtout après la prise de Constantinople. En 1454, au banquet de Lille, le duc de Bourgogne s'engage, avec les autres souverains, à partir en croisade. Il se voit présenté un faisan rôti, symbole de vertus chevaleresques. L'idée d'une entente générale et d'un rapprochement entre royaumes chrétiens commence à germer. L'écrivain Raymond Lulle envisage une Europe de douze provinces où l'on parle uniformément le latin. Le roi de Bohême, Georges Podiebrad, souhaite une organisation des Etats chrétiens, avec une assemblée, présidée par un souverain, ainsi qu'une capitale, qui change tous les cinq ans.

Les humanistes de la Renaissance prônent l'unité du genre humain qui doit apporter la paix. Un mouvement général de la pensée pousse à une réflexion sur la paix et au rejet des conflits armés. Erasme souligne qu'une guerre engendre une autre guerre, faisant même oublier aux hommes leur instinct de conservation. Thomas Moore décrit un pays idyllique qui remplacera le monde des fous. Les Utopiens dénoncent la guerre déshumanisante, qui rend les hommes plus féroces que les lynx et les lions. Des théologiens espagnols, tels Juan Luis Vives ou Francisco De Vitoria veulent instaurer un ordre pacifique européen et mondial. Ils défendent aussi le droit d'ingérence pour faire cesser des situations flagrantes d'injustice. Le chirurgien Ambroise Paré parle du sillage sanglant qui suit les batailles. Les horreurs quotidiennes sont peintes ou décrites par Jacques Callot, Agrippa D'Aubigné, Pierre de Ronsard qui conseille à son roi de bâtir notre Louvre et de lire dans un livre au lieu de s'adonner aux armes.

Au XVI ème siècle, la paix est encore largement tributaire des rencontres personnelles des souverains et dépend aussi d'alliances scellées par le mariage de princesses. François Ier épouse Eléonore, sœur de Charles Quint. Au cours de leurs rencontres diplomatiques, les rois font œuvre de paix et montrent leur esprit chevaleresque, leur bravoure, leur force et leur élégance vestimentaire.

Autour des monarques, apparaissent cependant, dès cette époque, des professionnels de la négociation, conseillers, secrétaires, favoris, juristes, réunis en conseils secrets, comme  en France. De véritables représentants diplomatiques s'établissent en permanence à l'étranger, comme Jean De Dinteville et Georges De Selve, les célèbres «Ambassadeurs» peints par Holbein, lors de leur séjour en Angleterre. 

La fin de la Renaissance et le XVII ème voient toutefois des conflits éclater de tous côtés en Europe. Cela concerne d'abord les atroces guerres religieuses, en France et aux Pays Bas. Avant la signature de l'Edit de Nantes en 1598, huit «paix de religion» sont établies en vain, n'empêchant pas les massacres de Wassy et les tueries de la Saint Barthélémy, les multiples assassinats dont ceux du Duc De Guise et d'Antoine De Bourbon.

Comme pendant la Guerre de Trente Ans qui oppose des pays catholiques et protestants du continent, l'Europe est sans cesse sous les armes en raison des nombreux conflits avivés par les grandes puissances: Espagne contre France pour des querelles frontalières, au nord comme au sud de l'hexagone, Espagne contre Angleterre pour des actions militaires menées sur mer, à Cadix, au Portugal, en Amérique du Sud, Empire d'Autriche contre Turquie pour des conflits perpétuels dans les Balkans et jusqu'aux portes de Vienne, Suède contre Danemark pour une suprématie en Europe du Nord  et sur la Baltique. La guerre apparaît comme un mal inévitable et elle est à l'arrière plan de toute réflexion politique. 

Plusieurs trêves sont signées à Münster, pour les catholiques, et Osnabrück, pour les protestants, mettant fin à la Guerre de Trente Ans. Le traité de Westphalie, en 1648, instaure enfin une paix négociée à la suite d'une réunion de tous les Etats d'Europe, royaumes, républiques, principautés ou villes autonomes. Les tractations s'étirent sur une durée de quatre ans. La paix est obtenue au prix de concessions accordées tour à tour à chaque protagoniste. Il ne s'en suit pas pour autant une réflexion sur les moyens d'instaurer et de maintenir une paix durable pour l'Europe.

Les traités d'Utrecht, en 1713, réglant un nouveau conflit lié à la succession au trône d'Espagne, consacrent la montée de certains pays tels la France, l'Angleterre ou la Suède, le déclin relatif d'autres nations comme l'Espagne, l'Empire d'Autriche ou le Danemark. Cette nouvelle paix a pour but de maintenir la tranquillité générale, en modérant les prétentions des Bourbons et des Habsbourg, en assurant un équilibre entre les puissances dominantes de l'Europe et en reconnaissant la montée de nouvelles nations comme la Prusse ou la Bavière. C'est le «balance power» qui sert d'outil de paix et d'évacuation de la guerre. Il s'agit d'un véritable congrès européen où se mêlent négociations politiques, tractations commerciales et échanges territoriaux. L'Angleterre se voit ainsi octroyée Gibraltar, Terre Neuve, l'Acadie. Les Hollandais obtiennent que l'Espagne se sépare de ses possessions aux Pays Bas.

Dès le XVII ème siècle, puis tout au long du «siècle des Lumières», la paix est repensée par les philosophes et les moralistes. Déjà, sous Louis XIV, l'abbé de Saint Pierre élabore, dans ses écrits, son projet de paix perpétuelle. Admis à la Cour de Versailles, puis, un temps, à l'Académie Française, d'où il est renvoyé pour ses critiques sur la politique de Louis XIV, l'abbé, souvent raillé pour ses idées utopiques, fonde inlassablement son espérance sur les progrès de la raison humaine. Il croit fortement en la capacité des hommes au bonheur. Il souligne les insuffisances des systèmes de paix qui ne visent que des promesses mutuelles entre souverains et dont l'objectif est uniquement de traiter de limites territoriales. L'abbé de Saint Pierre dénonce aussi le caractère illusoire des équilibres établis, provisoirement, entre les grandes puissances. Il propose un arbitrage permanent entre les Etats. Il croit en la fragilité et l'instabilité des nations bâties sur la guerre, annonçant, par une sorte de prémonition, la chute d'un Empire Français en 1812.

Au XVIII ème siècle, les idées de l'abbé inspirent surtout Jean Jacques Rousseau qui affirme que la paix n'est pas qu'un contrat entre les Etats. Il soutient qu'elle est aussi fondée sur la liberté de leurs sujets. Selon lui, les nations européennes doivent rechercher une communauté de culture, de coutumes et d'intérêts. C'est la mise en place d'une «Société des Peuples de l'Europe» ou d'une «République de l'Europe», formée de 19 Etats confédérés. Ses idées mettent fondamentalement en cause le pouvoir absolu des rois qui ne font la paix que si celle-ci sert leurs intérêts. Conscient de la nécessité d'une révolution, il la craint toutefois et la rejette car il pense qu'elle engendre la violence et non la paix.

Voltaire considère les projets de l'abbé de Saint Pierre comme une chimère, «une chimère qui ne subsistera pas plus entre les princes qu'entre les éléphants et les rhinocéros». Il raille à plusieurs reprises la pensée de l'abbé qu'il traite d'à moitié philosophe et d'à moitié fou. Toutefois, les idées de l'utopiste servent de toile de fond aux aspirations du philosophe qui souhaite fortement l'avènement de cette paix, même si elle lui semble peu réalisable. Montesquieu oppose, de son côté, l'esprit de la monarchie à l'esprit de la république. Selon lui, le premier conduit à l'agrandissement et à la guerre, le second à la modération et à la paix. Le mouvement physiocrate souligne que la liberté des échanges commerciaux favorise la concorde entre nations ainsi qu'un certain cosmopolitisme qui crée des «citoyens du monde».

Des conflits d'origines diverses continuent néanmoins de secouer l'Europe, pendant le siècle des Lumières. Ils sont dus notamment aux ambitions nouvelles de la Prusse et de son roi, Frédéric II, à la rivalité constante entre la France et l'Angleterre, qui s'exprime lors de la guerre d'indépendance des Etats-Unis. De nouvelles clauses, entièrement coloniales, servent de base à des accords de paix. La France cède ainsi à l'Angleterre des possessions en Inde, aux Antilles et au Sénégal.

La guerre réapparaît sous la Révolution, dans la république, dès 1792, et elle est faite par une armée de citoyens volontaires, les soldats de l'an II. Elle est effectuée pour défendre les valeurs universelles d'une nation libre, face aux tyrannies qui l'encerclent. Cette idée d'une guerre juste, légitime, porteuse des idéaux de la république va traverser ensuite tout le XIXème siècle. Ces idéaux justifient la guerre et mettent au second plan toutes les considérations liées à la paix. Avec l'Empire napoléonien, on assiste à nouveau à l'hégémonie d'une seule puissance, la France, sur toutes les autres nations européennes. De nouveaux Etats se forment  comme l'Italie et l'Allemagne et des nationalités, affirmant leurs nouvelles ambitions, se révoltent contre les puissances qui les ont assujetties.  

Des antagonismes profonds se développent entre puissances européennes, France et Allemagne, notamment, des coalitions se forment  pour faire la guerre et non la paix.

Les deux grands conflits mondiaux du XXème siècle ont pour origine des fractures entre vieilles nations européennes, diamétralement opposées quant à leur régime politique, belliqueuses et revanchardes, faisant passer leurs querelles territoriales avant tout projet d'établir la paix. Des guerres successives alimentent des sentiments exacerbés de patriotisme, des visées nationalistes, qui l'emportent sur les actions pacifistes. Les hommes de paix sont assassinés, comme Jaurès, en 1914.

C'est à la fin de la deuxième Guerre Mondiale, que s'élabore enfin un projet de  rapprochement puis d'union des différents pays de l'Europe. D'abord économique puis politique, ce mouvement aboutit peu à peu à une communauté de nations qui œuvre  pour le moins à l'instauration et au maintien d'une paix durable sur le continent. Les nations de l'Europe prennent aussi conscience qu'elles ne peuvent plus supporter les millions de morts des deux conflits mondiaux. Il n'est plus question de puissances ennemies sur un continent qui aspire enfin à évoluer dans un climat permanent de paix, indispensable pour tout progrès. Il reste les guerres dans le monde que les pays d'Europe considèrent comme un mal absolu.

Jean-Pierre BOIS, Agrégé d'Histoire et docteur ès Lettres, auteur de biographies, d'essais sur les relations internationales, d'études sur la période contemporaine, présente dans ce livre des analyses très pertinentes et détaillées sur les notions de guerre et de paix, tout au long de cinq cents ans d'Histoire. Il montre tous les facteurs sous-jacents qui favorisent l'une ou l'autre. Cet ouvrage constitue une réflexion inédite sur ce qu'est la paix et sur les évolutions qui se sont produites pour l'imposer et la faire juger indispensable.

Hugues DE SINGLY

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