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DAY NUMBER 19 :

5 mai 2016, 5 mai 1924 : votre page du 5 mai est un hymne à Londres : cette ville vous ensorcelle. « J’ai l’impression de poser le pied sur un tapis magique, de couleur fauve, et d’être aussitôt transportée en pleine beauté, sans même bouger un doigt. Les nuits sont étonnantes, avec tous ces portiques blancs et les larges avenues silencieuses. Et les gens entrent et sortent, légers, joyeux, pareil à des lapins. En bas, j’aperçois Southampton Row, mouillée comme un dos de phoque ou rouge et jaune de soleil. » C’est ainsi que vous écrivez Londres, où la possibilité de voir des gens quand bon vous semble, empêche votre cerveau de tourner en rond « tel un écureuil dans sa cage ». Vous élaborez un programme de travail que vous honorez dans l’année : publiant Mrs Dalloway et Le Commun des lecteurs. L’agitation animale de la capitale stimule votre plume quand le silence de Rodmell fige votre esprit. Me revient, en pensée, un texte réédité de belle façon aux éditions du Chemin de Fer. Vous y décrivez votre traversée londonienne en quête d’un crayon. Je partage votre amour des grandes villes mais tout autant les silencieuses campagnes. La frénésie urbaine de Paris, ses quartiers contrastés comme autant de villages agglutinés, la réactivité collective de Nuit debout, les souffles haletants des joggers des Buttes Chaumont, les attroupements de personnes sur les marches de l’Opéra attendant l’âme soeur, les rues dessinées comme des oeuvres ouvertes, les façades sculptées pareilles à des livres secrets, les portes closes majestueuses ou celles vétustes des arrières cours, est fascinante. Paris comme Londres se saisissent des vies privées et les « emportent sans le moindre effort ». Tout y devient flux. Il suffit de se laisser porter par l’escalator et l’on se coule dans le spectacle du monde sans craindre de ne pas y trouver sa place. Tout file. Même le bruit joue son rôle de bande passante. J’aime être happée par cet urbain bestial qui avale nos heures plus avidement que le jardin qui appelle à la décantation. Nous avons toutefois besoin de ces deux temps. Rodmell et sa langueur, accompagnant vos enjambées sur les coteaux, vous manqueront quand vous aurez suffisamment éprouvé l’excitante vie londonienne. Après mes déambulations parisiennes, la mise à l’écart, que m’offre la banlieue, me ravit. Mon maigre pouvoir d’achat n’a pas que des désavantages : il me soustrait à une agitation m’avalerait. Osons nous laisser engourdir et submerger par la nature et réveillons-nous, quand bon nous semble, sur le dos d’une quelconque phoque avenue, celle de Southampton Row ou celle de Saint-Germain. Que nos boulevards nous transportent avec célérité ! Nous savons, l’une et l’autre, sauter du manège quand il le faut. Je me suis toujours demandée comment font ceux qui ne sont que d’un lieu. Je suis tout autant de la mer que de la terre, de la ville que de la forêt, de la plaine que de la montagne. Je suis partout chez moi. J’envie ceux qui se sentent de quelque part, accrochés à leur rocher tant je suis girouette, tournant avec le vent et me déposant au hasard. J’ai cet instinct de survie qui m’aide à refaire mon terrier où bon me semble, à m’imaginer tout autant dans une cabane dans la courbe de la Seine que dans un appartement design face à la BNF. Je dois manquer de racines et n’être qu’un bouchon au fil de l’eau. J’ai toutefois en commun avec vous la peur des bruits qui pénètrent l’intérieur du logis et provoquent de véritables crises de nerf comme celle dont vous souffrez. Vous dites la calmer avec vos moyens habituels : alitement et observation. Les lignes que je viens de parcourir sont le fruit tombé de cette contemplation forcée. Je connais votre Russel Square. J’ai plusieurs fois occupé ses bancs dans l’espoir de sentir un bout de votre âme voleter autour de moi. Je n’y ai vu que du vert sombre et quelques touches de blanc. Je n’ai pas su détecter vos touches de couleur, ni votre dos de phoque. Il faut que j’y retourne et me laisse engloutir par quelque ventre de baleine. La Sncf annonce quelques promos sur l’Eurostar, sait-elle qu’un dos de phoque attend ceux qui ont voyagé sous la mer ?   Ah Virginia, si vous aviez pu rédiger quelques slogans pour l’invitation au voyage, les dettes de notre belle entreprise ferroviaire seraient de pures fables. 

Marcelline ROUX

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