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DAY NUMBER 20 :

  15 mai 2016, 15 septembre 1924 : votre 15 septembre 1924 fait allusion à votre 15 octobre 1923, un soir lors duquel vous avez cru perdre Léonard. Il n’était pas rentré. Vous avez enfourché votre bicyclette dans la nuit traversant la campagne jusqu’à la gare de Lewes, prête à prendre le dernier train pour Londres quand Léonard est apparu sur le quai. Vous décrivez « une compression de sentiments intenses » dans un corps raidi : la peur d’être soudain mise au ban de la société puis le soulagement, une sensation physique de légèreté, de sécurité d’avoir retrouvé votre époux. Cela conforte mon hypothèse : Léonard tient une place fondamentale dans votre vie et n’apparaît donc jamais de façon négative dans votre journal. Sans lui, quelque chose s’écroule. Cela ne tient pas à l’amour physique mais à cette façon d’avancer ensemble, de travailler pour la Hogarth Press, de partager la vie sociale et littéraire, d’être des compagnons, ceux qui mangent ensemble le pain quotidien. Le retour sur le chemin dans la nuit est une vraie métaphore. Dans le sombre, le vent, le froid, vous retournez, côte à côte, vers la maison de Rodmell. Vous n’enjolivez pas ces retrouvailles : pas d’effusions, de déclaration. Vous indiquez même que Léonard est de méchante humeur à cause de certains critiques. Vous vous sentez néanmoins sauvée et cela suffit. L’angoisse fut tellement forte, qu’un an après, alors que vous attendez de nouveau le retour de Londres de Léonard, vous repensez à cette « meurtrissure », « cette vieille blessure qui vous tiraille ». Je me demande si Léonard, avant de diffuser votre journal, a expurgé les passages désagréables sur lui. C’est possible. Quoiqu’il en soit, vous avez écrit cette page et elle sonne juste. Elle me touche, trop peut-être. J’imagine ce qui se serait passé si Léonard n’était point revenu. Vous auriez erré dans Londres, seule, hagarde, spectatrice, coupée du monde visible, de la durée confiante, de l’autre avec vous. Le retour nécessaire à la maison n’aurait plus eu de sens. Secouée, apeurée, indifférente à ce qui n’est pas la douleur de la perte incompréhensible, occupant toute votre tête et votre corps raidi, en état de sidération, vous n’auriez rien pu laisser s’infiltrer en vous. Je file un mauvais coton, chère Virginia, à oser réécrire l’intrigue de vos pages. C’est malhonnête car je connais la fin : Léonard est toujours revenu et ne vous a jamais abandonnée. C’est vous qui avez dû mettre un terme brutal à la vie. Vous avez pris le soin de lui déposer une lettre qui ouvrait son avenir, empêchant toute culpabilité. Les pierres dans vos poches ont dû peser sur lui mais c’est encore une autre histoire. Votre couple ferait-il toutefois  envie à mes contemporains ?  Pas de transports érotiques, passionnels, juste une profonde complicité intellectuelle pour alimenter l’esprit de Bloomsbury et s’épauler dans l’édition, je doute que cela enthousiasme les accros de Meetic. Peu d’entre nous auraient d’ailleurs misé sur la longévité de votre union. C’est encore votre malicieuse façon de prendre à revers les attentes de chacun et les conventions. Le 15 septembre 1924, Vita Sackville séjourne chez vous et vous séduit au point que vous la « prendriez bien dans votre suite de façon permanente ». Votre passion pour les femmes, différentes de vous, assurées, grandes dames, maîtresses de maison, surgit entre les mots. Vous avez dû jongler avec cet intime pour faire coexister vos élans affectifs et sensuels avec la basse continue de la vie avec Léonard. Je trouve, chère Virginia, que pour une femme qui se décrit comme empêtrée dans les relations humaines, vous savez plutôt bien dévider l’écheveau du sensible sans en emmêler les fils. C’est peut-être l’écriture qui vous aura permis ce subtil tissage. Après Une Chambre à soi, vous auriez dû assurément écrire  Un Couple à soi. J’aurais déposé précieusement ces deux livres près de mon chevet et vu mes tourments intérieurs allégés. Je vous commande des textes désormais. Décidément, je prends de grandes libertés. Sans doute est-ce le fait que nous ayons déjà 20 jours de vie commune.

Marcelline ROUX

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