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DAY NUMBER 21 :

21 Mai 2016 / 21 décembre 1924 : « Changer de maison n’est pas le cataclysme que je croyais. Après tout, on ne change ni de corps ni de cerveau. » Virginia vous lisez dans mes pensées, ou plutôt dans les méandres et les noeuds de ma tête qui se congestionne en calculs financiers improbables pour demeurer dans ma maison. Vous m’encouragez à ne rien redouter. Mon corps et mon cerveau suivront où que j’aille, même si mon âme mettra plus de temps à me retrouver. Je suis en période de turbulences et la lecture régulière de votre journal constitue comme autant de balises en haute mer. Aujourd’hui, je vous lis au jardin. Je regarde tout avec avidité comme s’il fallait que je me souvienne du moindre brin d’herbe, des ancolies chiffonnées, de la sauge rouge butinée par les abeilles, de la douceur des tiges feuilles des nigelles. J’absorbe au cas où j’aurais besoin de faire mon miel, plus tard, de toutes ces sensations fugaces printanières. Vous dénoncez l’effet nuisible de Londres sur la tenue du journal intime : beaucoup de visites et de papotages avec Vita Sackville et Roger Fry menacent la tenue de vos pages. Pourtant, « c’est la vie plus saine qui soit, car s’il fallait passer mon temps à écrire, ou à simplement me remettre d’avoir écrit, il m’arriverait ce que l’on voit chez les lapins quand ils se reproduisent exclusivement entre eux : je ne produirai plus que de chétifs lapins blancs. » Je vous cite. Il faut l’effervescence des allées et venues, des thés, des disputes, qui remuent vos méninges pour offrir à Mrs Dalloway son terreau quotidien. La mondanité chez Proust devait jouer ce même rôle fertilisant. J’avoue que, pour l’instant, c’est le bruissement des feuilles avant l’orage qui retient mon esprit. Peut-être ne sentons-nous la fragilité des choses qu’à l’instant où elles risquent de nous échapper. J’ose croire qu’il y aura toujours un lapin blanc caché sous mon chapeau pour accorder un soupçon de magie aux bouleversements intimes. Londres ne vous a heureusement pas complètement happée et vous avez noirci quelques feuillets de cahier. A chaque fois que je vous retrouve, je mesure à quel point cette trace diariste, tellement autre, connecte à un instant de vie, à cet infime qui s’épaissit sous la plume. Lire votre journal ne me fait pas vivre avec vous mais vivre en vibration, en recevant vos remarques quotidiennes comme autant d’aiguillons. Dans Guerre et Térébenthine de Stefan Hertmans, que je retrouve le soir, c’est encore un journal, plus exactement, le carnet retrouvé d’un grand-père qui pousse l’auteur à transformer ses ancêtres en personnages de roman. Il écrit à partir d’un arrière grand-père asthmatique, peintre de fresques dans les chapelles, obligé d’envoyer son fils travailler dans les fonderies. Stefan Hertmans recrée toute une époque, une géographie, une famille, une ville, Gand, vu du côté de la pauvreté. Il s’inscrit dans la lignée de Suzanne Lilar et son Enfance Gantoise, sauf qu’il se place du point de vue des hommes. La guerre, la place des flamands et de la culture française, les lignées, les accros dans les histoires d’amour, la force d’une mère, de la bataille pour la survie, qui préserve malgré tout les instants poétiques, forment autant d’époques qui  se croisent dans ce roman de la quête des racines. Il semble que les papotages ont aussi servi de terreau à ce récit qui traverse l’Histoire, l’art et les hommes jetés dans un même chaudron. Ces hommes saisissent d’ailleurs rarement  les échos qu’ils fabriquent pour les générations futures. Stefan Hertmans ne produit pas de lapin chétif mais des strates de vie épaisses comme dans un tableau de Brueghel : tout fourmille avec modestie. Les paysages du Nord forment une  toile de fond avec leurs couleurs particulières :  le canal de l’Escaut, les péniches, la plage d’Ostende. A partir d’un maigre carnet intime, un bouillonnement de trajectoires surgit. L’auteur a entremêlé sa narration entre ces pages de cahier et d’autres réinventées, plus romanesques, mais le journal aiguillonne, là encore, en offrant un socle de vérité fragile et essentielle. Je me suis égarée, chère Virginia, du côté de Gand mais je sais que je ne perds ni corps ni cerveau à changer d’endroit. Ce Nord belge n’est pas loin du vôtre, peut-être même avez-vous entendu parler de cette exposition universelle qui eut lieu à Gand au début du siècle. Y êtes-vous allée ? Il va falloir que je vérifie dans vos pages. Vous auriez peut-être croisé un des personnages de Stefan Hertmans. De femme à femme, vous auriez pu glisser quelques conseils à Céline, la belle arrière-grand-mère. 

Marcelline ROUX

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