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DAY NUMBER 23 :

  8 juin 2016 / 8 février 1926 : « A soixante ans, j’entreprendrai d’écrire ma vie ». Le journal sera votre matériau brut et vous ne savez pas encore ce qu’il vous plaira d’y prélever. Vous êtes partie vous jeter à l’eau, à 59 ans, des pierres plein vos poches. Ce n’est pas la peur d’avoir à écrire cette autobiographie, qui vous a poussée, mais la guerre et le retour de vos angoissantes hallucinations. Auriez-vous écrit vos mémoires ? Sans doute, car vous respectez à la lettre les programmes que vous vous fixez. Cela aurait coupé l’herbe sous le pied à de nombreux biographes qui, avec plus ou moins de panache, puisent, eux aussi, dans votre journal pour écrire votre vie. Je ne sais si cela vous auriez pu l’imaginer. Il me reste dix ans si je veux, moi aussi, exhumer les carnets de mes tiroirs et tenter d’en faire un parcours de vie. Ces derniers temps, les événements qui s’enchaînent de façon incroyablement sidérante, pas toujours aromatisés à l’eau de rose, font que je me demande qui pourrait croire au fil de cette narration. Dans un roman, on taxerait l’auteur d’en faire trop. Dans la vie, il me faut pourtant y croire. C’est le comble de l’ironie. J’ai choisi de rester plus que jamais dans ma chambre à moi, de battre en retraite, quelques temps, pour voir  comment la vie va se débrouiller pour tricoter ces fils. Vous aussi vous rester en votre home, ce 8 février, et vous vous réjouissez que votre boîte à lettres déborde d’articles, de lettres, d’invitations. Vous vous sentez devenir « quelqu’un de passablement important ». Aujourd’hui, ma chère Virginia, vous seriez abreuvée de courriels. Je ne sais si vous ressentiriez cette même impression d’importance et de joie. Le concret de l’enveloppe, du colis, du paquet à ouvrir, garde une force incomparable. Vous auriez toutefois adoré, j’en suis certaine, communiquer en direct vos idées sur le monde ou sur les femmes. J’imagine comment votre verve et votre humour auraient suscité des pouces levés. Je crois que cela aurait aussi modifié l’image que nous avons de vous. Vous auriez pu au quotidien témoigner des avancées de la Hogarth Press, des plantations de Rodmell, de vos lectures, des gens que vous invitez. Vous auriez sans doute eu la dent dure et votre mur Facebook aurait été un véritable vivier de réactions. J’imagine un post de vous sur Vita Sackeville : « une clarté de bougie, plantée sur ses jambes élancées comme deux hêtres »,  sur Lytton Strachey, « il a tous les défauts d’une petite nature. Il demande et ne donne jamais » ou sur les intérieurs victoriens : « des pièces mal chauffées, des êtres froids, guindés sur leurs sièges, tandis qu’un dragon leur apporte des petits fours. » A ce type de formules, comme à tant d’autres, je n’aurai pas été la seule à « liker » ! Votre vie intense aurait rayonné pour beaucoup, et vos suiveurs auraient été sacrément stimulés. Votre journal en aurait peut-être été modifié. Qui sait ? Auriez-vous glissé sur votre mur Facebook que vous êtes exaspérée parce que Nelly refuse de faire de la marmelade, puisque vous rechignez le consigner sur votre cahier, ou auriez-vous utilisé internet uniquement pour vos prises de position politique et féministe ? C’est une question qui ne manque pas d’intérêt. Je rêvais, quant à moi, de refaire ma provision de confitures à la cerise. Mon cerisier était plein de fleurs en avril et voilà qu’après les pluies, les oiseaux se lancent comme des fous furieux sur les quelques fruits qui ont eu le courage de mûrir. Il faut apprendre à réécrire les saisons et laisser ma réserve de pots en verre désespérément vide. La capacité d’adaptation est un art de vivre, ma chère Virginia, et je ne pourrai compenser votre frustration de marmelade par quelques gelées. Tant pis, je vais contempler les merles enfoncer leurs becs jaunes dans le rouge. Ce sera ma récompense. Comme vous pouvez avoir une revanche sur la prophétie de ce critique littéraire John Middelton Murry qui affirmait en 1926 que « dans dix ans, plus personne ne lirait vos livres, trop complexes, trop dénués d’histoire ». Je crois que cent plus tard, cette prophétie semble profondément ridicule. Cela compensera largement l’absence d’orange sur le pain du matin et je remplacerai le temps passé devant les chaudrons à lire vos pages, en pied de nez à ce Murry. Je sens que les merles seront pour l’occasion doublement moqueurs.  

Marcelline ROUX

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