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DAY NUMBER 25 :

 24 juin 2016 - 24 mars 1926 : «Un bouleversement total tous les trois ou quatre ans, voilà l’idée que je me fais d’une vie heureuse. Toujours louvoyer pour être dans le lit du vent. À quoi bon tenir à la sécurité et vivre comme un mollusque ? » Comme vous y allez, ma chère Virginia ! Moi qui suis au bord du bouleversement total, je n’imagine pas du tout devoir retraverser, dans trois ans, le même chambardement. Vous restez décidément mon joyeux aiguillon et m’empêchez de me lamenter sur mon triste sort. « Le sentiment de libération que j’éprouve me fait rire » ajoutez-vous encore. Vous n’êtes jamais là où je vous attends. Léonard envoie sa démission du journal La Nation, vos revenus seront diminués d’autant et vous vous sentez libre de toute attache, seulement encore contrainte par la Hogarth Press. Vous imaginez même un jour renoncer aussi à ce travail d’édition et voyager. Ne pas se cramponner là où on est, semble votre devise. Quelle mouche vous a donc piquée ? Il y a, il est vrai, quelque chose de vivifiant dans ces lâchers d’amarres, même si l’embarcation intérieure est secouée. On s’allège pour suivre un nouveau cap. Vous êtes affranchie, sans enfant, avec la certitude de 400 livres par mois, soudain soulagée de n’avoir plus d’articles ou d’épreuves à remettre. Pourtant vous n’avez pas encore l’âge de la cinquantaine où « toutes les digues tombent enfin », d’après Pascal Quignard. Vous êtes précoce avec vos 43 ans pour éprouver ce regain d’énergie joyeuse du lâcher prise. « À ce train-là, nous finirons par n’avoir plus rien au monde à quoi renoncer ; alors pour obtenir un effet de changement, il nous faudra venir à accepter quelque chose. » Vous pointez finalement le paradoxe profond de l’humain qui s’endort en demeurant statique et que le changement éveille à l’urgence de vivre. Le rythme des trois ou quatre ans me semble toutefois digne de votre boulimie et au-delà de mes forces. Je dois avoir enfoui en moi un côté mollusque : les rituels, les points de repère, les habitudes m’assurent une tranquillité d’âme, nécessaire au cheminement. Un petit tremblement tous les cinq ans suffira bien à  dépoussiérer mes idées toutes faites, et remettre en branle ma carcasse. Je n’ai pas votre ardeur à la Bloomsbury. Je sais néanmoins que vous succombez aussi au charme des rendez-vous réguliers : vos allées et venues entre Londres et Rodmell, vos thés réguliers avec Nessa, Clive et d’autres sont vos accroches rassurantes et chéries. Pour en savoir plus sur tout cela, je cours depuis une semaine après le livre de Léonard, « Ma vie avec Virginia ». Épuisé à Paris, j’avais espoir de le dénicher dans une librairie dunkerquoise où je passais le week-end. Sachez que de l’autre côté de la Manche, on vous ignore superbement. Les libraires n’avaient même pas commandé un seul exemplaire de ce livre. Estiment-ils les gens du Nord trop ploucs pour s’intéresser à deux écrivains anglais ? Jean Bart, le fameux corsaire de Louis XIV, a pourtant depuis longtemps abandonné sa flottille qui boutait anglais et hollandais hors de France. Les libraires ne peuvent quand même pas croire que chanter l’hymne à Jean Bart les jours de carnaval, même à genou, éloigne à jamais de la littérature anglaise. À moins que ces libraires n’y soient pour rien et que seul Léonard se joue de mes nerfs. Je me refuse, jusqu’à présent à succomber à la facilité de la commande en ligne. La chasse au livre est plus jubilatoire. Il doit bien rester en moi une goutte de sang corsaire pour naviguer d’échoppe en échoppe et tomber sur ce trésor. Me voilà doublement mise en mouvement à cause de vous. Avec Léonard, vous m’infligez, chacun à votre façon, quelques coups de pied aux fesses, histoire de me faire abandonner toute velléité  de vie crustacée.

Marcelline ROUX

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