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DAY NUMBER 28 :

10 août 2016 : J’avais prévu d’être dix jours avec vous, seulement vous. Les dix jours ont filé et je n’ai pas ouvert votre journal. C’est étrange comme parfois le temps libre se remplit. Que pourrais-je avouer pour que vous pardonniez cette grave infidélité ? J’ai réorganisé la bibliothèque d’amis, cherchant un classement digne de leur manière de lire. J’ai joué avec l’idée d’un classement à la « Aby Warburg », votre fameux voisin londonien, qui inventât un fabuleux système d’échos entre les oeuvres mais j’ai renoncé pour suivre simplement et efficacement Dewey. Je me promets toutefois de visiter l’institut Warburg quand je serai de passage près de votre square. Soyez rassurée, vous êtes bien rangée dans cette bibliothèque et votre Mrs Dalloway dialogue avec Boris Vian. Vous délaissant encore, j’ai osé visiter la maison de Jean Cocteau et  entendu un bel  entretien avec Roger Stéphane sur l’histoire du théâtre. J’ai même, non loin de cette maison, découvert un conservatoire de plantes. Cela met du sel à la vie de savoir que persil, menthe et basilic libèrent leurs arômes à quelques kilomètres de ma maison. Vous n’auriez sans doute pas été insensible à ce jardin de simples. Vous oubliant, j’ai longuement contemplé les déambulations de mes deux tortues pensionnaires, curieuses et exploratrices et nagé plusieurs longueurs de bassin. Je peux établir cette liste d’actions, mais, au fond, je sais que je ne voulais pas m’éloigner de votre journal. Des inquiétudes plus profondes grignotaient des parcelles de mon cerveau, tournant vainement en boucle et fermant la porte au souffle salvateur de ma ration de pages woolfiennes. Lutter a accentué le phénomène. J’ai fini par succomber à l’envahissement et  j’ai eu, comme on le dit justement, « la tête prise ».  Vous avez, maintes fois, combattu les assauts neurasthéniques mais je me demande comment vous auriez résisté à un divorce avec Léonard. J’aurai été preneuse de votre recette même si je préfère que Léonard vous ait préservée et soutenue jusqu’au bout. Au bout de dix jours de cogitations stériles, j’ai fini par retrouver le chemin de lecture de votre été 1926. Vous écrivez peu de pages. Vous abandonnez la notation à la manière du diariste pour synthétiser quelques pensées selon des thématiques : Rodmell, Retour à la santé, Relations conjugales, Art et Pensées, de quoi nourrir un été. Vous avez cependant des difficultés à vous accrocher à la balise de l’écriture au jour le jour. J’ai pris cela comme une invitation à me promener du côté de votre correspondance. Les vacances sont le temps idéal des missives. J’ai récupéré un recueil qui a pour titre une citation de votre journal : Ce que je suis en réalité demeure inconnu. 4000 lettres ont été retrouvées, que ce recueil ne les contient pas toutes. Il est un succédané de votre créativité. Votre entreprise épistolaire n’a rien d’anecdotique : « sans lettres, la vie éclaterait en morceaux ». Véritable espace d’écriture, né avant la tenue de votre journal, on  vous y entend telle que vous deviez être dans la conservation : caustique, vivante, maniant l’art de la formule, de la digression, de la cruauté aussi.  Je savoure les surnoms que vous donnez à vos destinataires : dauphin ou abeille pour Vanessa, mangouste pour Léonard, crapaud pour Emma Vaugham, grincheux pour Thoby. Vous signez alternativement moinelet, chèvre, singe ou kangourou. Je n’ai pas trouvé de tortue dans votre bestiaire mais je n’ai pas toutes vos lettres. Vos jugements à l’emporte-pièce, comme votre anti-conformisme bousculent chaque phrase. A Venise, vous vous permettez d’avoir le mal de l’Angleterre. « Je n’ai jamais vu de pays aussi infect pour ce qui est des chemins de fer, des rues, des mendiants et de bien des coutumes ». « Un de leurs hôtels ressemble à une caverne toute noire ». Vous succombez, heureusement, au charme du Tintoret et au sommet du San Miniato. Un fond d’esprit aristocratique acidifie votre plume et vous n’hésitez pas à changer de registre, sachant, tour à tour devenir flatteuse ou acerbe selon le destinataire et les circonstances. Pour un Lytton Strachey, malade, vous débordez de formules désopilantes, véritables remèdes et preuves d’amitié profonde. Ces lettres forment une nouvelle percée derrière le décor de votre vie, même s’il faut raison garder et savoir que ce vous avez été me restera inconnu. J’aime imaginer que cette correspondance est, jour après jour, déposée dans ma boîte aux lettres. C’est tellement mieux que toutes les factures qui s’y accumulent. N’oubliez donc point de m’écrire ! Votre tortue qui rêve d’une carapace.

Marcelline ROUX


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