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DAY NUMBER 30 :

28 août 2016 -12 octobre 1918  - Lettres

De retour de vacances, je craignais ne trouver que factures et mauvaises nouvelles dans ma boîte aux lettres. J’ai donc pris des précautions pour éviter le rituel coup de mou de la fin du temps de jachère. J’ai photocopié quelques-unes de vos lettres adressées à Lytton Strachey ou Vita Sackville et j’ai joué à Marcelline, poste restante. Ce fut une réjouissante astuce : découvrir comment vous bousculez votre ami Lytton pour qu’il ne s’apitoie pas sur son sort de malade a immédiatement fait taire ma plainte sur l’achèvement de mon statut de vacancière. Vous êtes sacrément impertinente d’envoyer ce type de message à un ami souffrant mais vous avez sûrement raison. Plutôt que de laisser l’empathie nous affaiblir, un trait piquant, bien lancé, peut secouer efficacement esprit et carcasse humaine. Je ne résiste pas au plaisir de me relire à voix haute ce passage : « Je suis vraiment désolée d’apprendre toutes ces histoires affligeantes à propos de ta santé (...). Il te faut en conclure que furoncles, ampoules, urticaire, vomissements verts ou bleus sont l’oeuvre de Dieu lui-même qui les inflige à tous ceux dont les ouvrages connaissent quatre réimpressions en six mois. Je pense que le Zona n’est qu’un acompte ; ne viens pas te plaindre si tu es victime de la gale ou du scorbut, si tes pieds enflent, si tu es ballonné ou si les escarres te démangent - ne compte pas sur moi pour compatir ». Vous avez l’art de chahuter votre ami tout en camouflant, à peine, votre légendaire jalousie littéraire. Paradoxalement, vous n’hésitez jamais à vous plaindre notamment de ne pas avoir de nouvelles de vos proches. A Vita Sackville le 19 février 1939, vous écrivez : « Le bruit court qu’un grand chien de berger à longs poils a été aperçu récemment à Piccadilly. Interrogé, il a répondu au nom de Vita Sackville-West. Pourquoi diable est-ce que je te raconte cette histoire, si ce n’est parce qu’il serait grand temps, me semble-t-il, que Vita Sackville-West réponde à l’appel de son nom ? Qu’est-ce qui se passe à Paris ? (...) Ton discours a t-il électrisé ces mangeurs de grenouilles de Français ? ». Avec une telle apostrophe, votre destinataire, surprise et enjouée, ne devait pas manquer de saisir sa plume. Vous adorez tellement recevoir des lettres, que je me dis que mes jours avec vous pourraient être autant de lettres que je cachette en secret, pour une adresse vers l’au-delà. Etre dérangée dans votre éternité ne devrait point vous déplaire. J’ai remarqué quelques constances mais aussi quelques différences avec votre journal. Dans celui-ci, vous passez légèrement sur vos temps d’alitement et de maladie. Avouer ces états vous serait-il plus facile et moins stigmatisant, dans l’instantané d’un courrier ? Cela pose continuellement la question de ce qui est retenu ou pas dans un journal. A confronter mes deux lectures, il apparaît clairement que des béances apparaissent. Même si vous êtes particulièrement généreuse en écrits, la trace d’une vie reste parcellaire et ce que vous avez été, restera  décidément inconnu. La complexité de votre vie y gagne en charmes et mystères. Néanmoins, je n’aimerais pas devoir être votre biographe, car finalement toute cette matière est un piège. Plus j’y pénètre, plus je perds la linéarité de votre parcours. « Le journal, cette forme de parler pour soi, repose sur le double mouvement contradictoire d’en dire plus et moins, à la fois ». Antoine Emaz analyse finement ce paradoxe dans Planche. Il ajoute que « le journal est une autobiographie par défaut, un récit de vie en pointillés ».  J’ai relu, comme un négatif à votre journal mais  comme la narration en pointillés dont parle Emaz, l’almanach de l’année 2016, tenu par mon oncle, qui inscrivait méthodiquement météo, travaux de jardinage, visites, coups de téléphone et moments de nettoyage d’oreilles. Ces inscriptions minimalistes et factuelles, m’ont pourtant fait sentir l’épaisseur de ses journées. Les trous ont stimulé mon imaginaire. Devenir la biographe d’un homme qui note le jour de son nettoyage d’oreilles ne manquerait pas d’humour. Qu’en dites-vous Virginia ? Une fois de plus, vous aurez réussi à me détourner du versant morose de l’existence en déposant quelques graines de salutaire ironie dans mon esprit et dans ma boîte à lettres. 

Marcelline ROUX


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