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DAY NUMBER 32 :

Quelle réjouissante nouvelle, ma chère Virginia, que vous reveniez de Rome enthousiasmée. Vous aviez asséné dans vos lettres quelques vilenies sur l’Italie, son désordre, la saleté des hôtels...Si je lui avais lu ces passages, j’aurais pu me fâcher définitivement avec mon amie italienne. Vous perturbiez par avance ma prochaine escapade vénitienne. Je commence toutefois à vous connaître, un peu, depuis nos 32 jours de vie commune : vous êtes capable d’affirmer un jugement avec aplomb et d’écrire son contraire avec la même énergie. Je pourrais pointer vos incohérences et en être choquée. Pourtant ce trait de votre personnalité vous rend profondément humaine. Oserai-je vous dire que je me sens alors plus proche de vous ? Vos contradictions rendent plus légères mes tergiversations. Je ne résiste pas à vous citer afin d’apaiser mes relations italiennes présentes et futures. « Il y a en Italie une existence complète ; à part de celle-ci. On n’est personne en Italie ; on n’a pas de nom, pas de profession, pas de passé. Et puis, non seulement, il y a la beauté, mais les relations sont différentes(...). Tout me plaisait. Je regrette d’être aussi ignorante de tout ce qui concerne l’Italie, l’art, la littérature etc... ». Et dans la même page, vous m’offrez un nouveau paradoxe, qui aurait pu vous alerter. Des lettres au journal, vous oubliez peut-être vos coups de griffe incohérents mais d’une page à la suivante de votre journal, je ne peux le croire. Vous avez nécessairement conscience de cette tension. C’est donc en honnêteté  que vous laissez s’écrire ces antinomies. Ainsi le 1 octobre notez-vous : « Je me rappelle que mon livre va sortir. On va dire que je suis irrévérencieuse- on va dire un millier de choses. Mais sincèrement, je crois que je m’en soucierai pas beaucoup cette fois- ni même de l’opinion de mes amis. » On eût pu y croire si quatre jours plus tard, vous ne commenciez ainsi votre page : « Livre paru. Nous avons vendu (je crois) mille six cent quatre-vingt-dix exemplaires avant parution. Le double de Dalloway. J’écris cependant toute assombrie par le nuage humide de la critique du Supplément littéraire du Times, qui est une exacte réplique de celles de La Chambre de Jacob et de Mrs Dalloway ; de bon ton, bienveillante, timide, louant la beauté, contestant les personnages , et me laissant modérément déprimée. Je suis inquiète au sujet du Temps passe. Je crains que l’ensemble ne soit considéré comme gentil, superficiel, insipide et sentimental ». L’intellectuelle rebelle que vous êtes se prend donc les pieds dans le tapis de ses fragilités. Cette sensibilité à fleur de peau, vous l’exposez tout de go, sans fard, ou avec quelques doses de coquetterie, car vous savez être coquine. Ces petites touches discordantes rendent vos emportements et votre ironie d’autant plus percutants. Je décèle dans vos creux de vague toute la force que vous déployez pour maintenir la barque de vos pensées à la hauteur de l’insoumission radicale. Cela vous oblige à ruminer en solitude les instants de flottement pour ne pas perdre votre cap, malgré les assauts de doute. J’aime décidément vous avoir choisie, pendant cent jours, comme balise en haute mer. Vous savez manier les imperfections, sans les cacher derrières les apparences. Vous n’en faites pas un drame, vous jetez le tout sur la feuille, comme s’il fallait laisser filtrer ses petitesses égocentriques. Les dissimuler eût été le vrai mensonge et n’aurait pas été en harmonie avec votre projet le plus grand : celui de capter les pensées, quelles qu’elles soient ; celles qui naissent pendant la promenade sur les collines, celles qui viennent lors des rencontres avec des amis, ou celles qui traversent votre tête alors que justement vous aviez tout fait pour qu’elles ne surgissent plus. Ce journal est le creuset des oeuvres en gestation et je le comprends de plus en plus. Tout cela absout mes propres revirements. Quelle liberté je découvre avec vous ! Que mes amis n’en soient pas fâchés : je m’autoriserai à dire tout et son contraire si ces impressions me traversent. La vie ne supporte pas la rigidité et donne au roseau la jouissance de s’ébrouer au vent tournoyant. 

Marcelline ROUX


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