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SERGE DOUBROVSKI : UN HOMME DE PASSAGE - CARNET 13 :

 Je dois avouer qu’il est des livres dont je ne parle pas dans ces carnets, ils traversent ma vie de lectrice et je n’en dis rien, n’écris rien sur eux. Sont-ils bannis ? Pas obligatoirement. Ce sont des livres qui ne laissent pas de traces, ou des livres qui nécessitent une longue décantation et qui resurgiront peut-être, ou encore des livres qui résistent au carnet. Le dernier ouvrage de Serge Doubrovsky Un Homme de passage pourrait être de ceux-là. Je ne sais pas si  j’oserai le conseiller, ni même le consigner dans un carnet : drôle d’expérience que cette plongée-là ...D’abord, j’ignorais que Doubrovsky avait de nouveau écrit. Depuis plus de dix ans, c’était le silence : l’autofiction semblait l’avoir quitté. Et voilà, qu’en me promenant dans ma chère librairie, je découvre ce bandeau rouge : « Ma vie-roman ». J’ai tourné autour...longtemps : Doubrovsky, c’est une épreuve...Pourrai-je renouer avec ses vies multiples, souvent meurtries et meurtrières ?

Je l’avais invité en 2000 pour une conférence littéraire, j’avais souvent repensé à la promenade que nous avions faite en bord d’Hudson. C’était simple et j’en gardais un souvenir apaisé. Je voulais sans doute rester avec ce souvenir serein, espérant l’homme Doubrovsky dans des allers-retours Paris-New York, menant sa barque, sans avoir à renouer avec l’écriture, quand chaque livre naît pour lui  de la perte d’un être aimé...Et voilà qu’arrive ce livre-somme qui revisite l’ensemble de son parcours : les femmes, les lieux, sa vie d’universitaire, son destin de juif, risqué et confisqué par l’histoire, sa vie d’écrivain...Je n’avais jamais manqué un épisode de son autofiction aussi dramatiques et cruels fussent-ils. Je l’avais suivi mot à mot dans cette écriture qui m’avait happée, presque malgré moi, emportée dans ses associations, ses assonances, dans le rythme et la vivacité de sa pensée, les ressacs de sa vie.

Chaque fois, cette musique avait eu raison de ma raison, de mes réticences...Doubrovsky est un homme qui remue, qui ne laisse pas de marbre, qui va vous chercher dans les tréfonds : un voyage que j’hésite à faire. Et voilà, que c’est reparti ! A peine ouvert l’Homme de passage, je suis capturée. Je ne peux plus quitter les pages, poursuivant avec agacement, tristesse ou joie, les fragments d’un soi, refaisant à ses côtés l’expérience du XXe siècle au fur et à mesure que les malles de son déménagement new yorkais se remplissent d’objets, de livres, de lettres, de photos. Heureusement cette traversée comporte des haltes salutaires et lumineuses : les promenades à New York au bord de l’Hudson, les marches rituelles dans Paris, les restaurants, ses filles...mais il y a les passages délicats : souvent avec, à cause, grâce aux femmes...avec les moments de pertes à perdre pied, les maladies qui obligent à des temps arrêtés et surtout la marque indélébile de la guerre, du nazisme : la vie qui ne tient qu’à un fil, la vie-survie, le fait incroyable d’y être encore, après, malgré...

Et voilà que Doubrovsky atteint l’âge de la vieillesse, ce n’est pas l’épisode qui m’effraie le plus en soi : j’ai toujours aimé les vieux. Cela ne fait pas bon ton aujourd’hui de parler ainsi, dans une société qui voudrait que l’on reste jeune coûte que coûte...J’ai toujours été sensible à ce ralentissement des mouvements, à cette fragilité qui se dit, à ce nécessaire pas de côté que l’âge oblige à faire, toujours aimé entendre ces êtres que l’âge a enrichis de strates...Ce livre résonne comme un testament, ou du moins un dernier tour de piste...Pourquoi ai-je donc hésité à en parler dans ces carnets ? Sans doute qu’en tant que femme, Doubrovsky tourmente jusqu’au bout : dans la crudité de son langage, dans sa façon d’aimer coûte que coûte, quitte à aimer de tous côtés, sans exclusion, sans préférence, sans accorder de privilège, qu’après coup, et que dans sa vieillesse, tout est encore là, non apaisé...De l’amour et des femmes, il ne sera jamais rassasié...jamais quitte…Ce peut être un bel hommage, un hymne glorieux au féminin...pourtant quelques notes troublent sans cesse l’harmonie espérée...Est-ce le sexe quand plus jeune, il aimait ainsi ? Est-ce l’aveu de l’insurmontable solitude ? Le revers sombre d’une quête inassouvie ? Une éclaircie se fait jour, une brèche : l’écriture.

L’écrivain aurait sauvé l’homme ultimement. Le rituel des matins à la machine à écrire et cette femme dernière venue à lui par amour de l’écrivain...sauvant l’homme en lui donnant des raisons de vivre : le bruit de ses clés à elle dans la serrure de son appartement parisien. Au fond, Doubrovsky pousse chacun dans ses derniers retranchements, balayant clichés, idées reçues, morale et bonne conscience...On peut quitter le navire, ne supportant plus ni l’homme, ni l’écrivain qui se livre tel quel sans flatterie mais avec âpreté, du côté d’un Rousseau ou d’un Céline plus que d’un solaire Sollers. Je penserai toutefois à tous ceux qui suivront jusqu’au bout cet homme de passage...

MARCELLINE ROUX (2011)

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marcelline.roux@laposte.net

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