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LA FACE CACHEE D'EMILE LAFONT de Gérard RAYNAL :

Nous sommes à l’été 1914. Emile Lafont est un grand, jeune et beau gaillard lorsque la guerre est déclarée. Son enfance, sa jeunesse ont été bercées par les rires, les amis, les fêtes de village et Colette, sa jolie fiancée. Comme tant d’autres, Emile est persuadé que la guerre ne durera pas. La France a la meilleure armée et ne fera qu’une bouchée des allemands. Du moins en sont-ils persuadés, les habitants de Villevieille. Arrivent l’appel, la séparation sur le quai de la gare, la pudeur des au revoir, peut-être des adieux. Les larmes des parents, le désarroi du père trop vieux pour partir se battre aux côtés de son fils. « Ils vont me regarder comment les gens du village ? J’étais trop jeune en 70, et maintenant je suis trop vieux. » On se rassure. Ce n’est qu’une affaire de quelques mois.

Avec un grand réalisme, Gérard Raynal nous entraîne dans le train qui emmène Emile à la guerre. Ses descriptions sont précises : sons, couleurs, odeurs, obscurité, paysages dévastés… Il y a le baptême du feu, où peur et courage se mêlent, les attentes des courriers, des nouvelles de la famille. Comme Emile Lafont, nous entendons les obus siffler, exploser, les jets de terre, les mutilations, les souffrances, la soif, la solitude et le courage des soldats. Et puis, le trou. L’obus de trop, celui qui vous explose la face, qui fait de vous un combattant inutile, un mutilé, un embusqué. Embusqué, c’est ce que les gens de Villevieille disent de lui lorsqu’Emile revient au village. Impitoyables et hostiles, oublieux du proche passé, ils s’acharnent à le détruire. Il n’est plus le bienvenu. Il y a eu trop de morts au village. Ils ne lui pardonnent pas d’être en vie, même mutilé. Face à la haine collective, c’est une toute autre lutte que devra mener Emile, réfugié dans sa garrigue, âme errante entre les chemins de vignes, sa fidèle petite chienne Grisette sur les talons. La mort, devenue sa compagne depuis le début de la guerre, est omniprésente et ne lui laisse aucun répit. Partagé entre tristesse et colère face à la curiosité et au dégoût des villageois, le jeune soldat Lafont va tenter de survivre à ce nouveau conflit déloyal et injuste. Dans ses moments de doute et d’effondrement, ce sont des visages de femmes qui s’imposent à lui. Celui de Justine, cette mère qui n’a cessé d’aimer son fils, celui de sœur Marie de la Visitation, jeune femme attentionnée qui s’apprête à épouser le fils de Dieu, et celui d’Alice la jeune bergère au visage candide et angélique. Doué d’une indescriptible force et d’une bonté authentique, c’est grâce à femmes de cœur qu’il puisera la volonté de continuer et de pardonner.

Sur fond de patois et de magnifiques paysages,  Gérard Raynal restitue fidèlement l’atmosphère et les décors de l’époque. Avec beaucoup d’émotions, nous traversons  la guerre, à travers les campements et les champs de bataille, dans les hôpitaux et entre les vignes de ce sud de la France que nous apprenons à connaître et à aimer. Amour, détresse, espérance, désespoir deviennent notre lot, notre quotidien, celui du jeune Emile Lafont.

Je ne résiste pas à la tentation de compléter à ma façon le très beau travail de reconstitution de Gérard Raynal et de partager avec vous un des rares courriers retrouvé dans un petit livre de catéchisme d’une aïeule. Peut-être le soldat Lafont du 53e RI aurait-il pu rencontrer le soldat Paquereau, le côtoyer, l’aider à se relever ? Allez savoir… :

« Montiers 16 mars 1916

 

Ma chère femme

J’ai reçu ce matin ton aimable lettre du 12, très heureux de savoir ce qui se passe chez nous. Je comprends ma chère amie que tu n’écris pas quand tu veux, mais 2 mots seulement (je ne demande pas toujours de grandes lettres que je ne trouve jamais trop longues pourtant), c’est si doux de recevoir des nouvelles de ceux que l’on aime. J’ai déjà fait réponse au colis que tu m’as envoyé. J’ai tout reçu et en bon état et je l’ai trouvé excellent vu que ça vient de chez nous. Tu m’apprends tout de même de drôles de nouvelles : qu’un domestique à tiré un coup de fusil dans la tête à Eurbanie, c’est tout de même une façon de badiner qui n’est pas ordinaire et surtout que la malheureuse est dans un état grave. Sur ta prochaine lettre tu me diras les suites de cet accident. Prends patience pour la permission, je crois bien que je ne suis pas prêt à y aller. Elles sont suspendues depuis plusieurs jours déjà. Ne te tourmente pas trop pour moi, pour le moment je ne suis pas en danger. Quand il y aura du nouveau je te le dirai. Embrasse tous nos chers petits de ma part et bonjour aux amis.

 

Ton mari qui ne t’oublie pas et qui t’embrasse tendrement.

 

Paquereau » 

 

Le soldat Joseph Eugène Paquereau, du 125ème RI est tombé le 8 mai 1916 à Esnes, côte 304 (Meuse). (cf. la reconstitution de ce combat) :


 

http://histoiredeguerre.canalblog.com/archives/k__verdun_mai_1916_la_cote_304/index.html

 


MARIE BRETIGNY (2011)

 

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