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DES COCHES de Michel de MONTAIGNE – COMMENTAIRE COMPOSE ORAL ET ECRIT :

" En côtoyant la mer à la quête de leurs mines, quelques Espagnols prirent terre en une contrée fertile et plaisante, fort  habitée, et firent à ce peuple leurs remontrances accoutumées : qu'ils étaient gens paisibles, venant de lointains voyages, envoyés de la part du roi de Castille, le plus grand prince de la terre habitable, auquel le pape, représentant Dieu en terre, avait donné la principauté de toutes les Indes ; que s'ils voulaient lui payer un tribut, ils seraient très bénignement traités ;  leur demandaient des vivres pour leur nourriture, et de l'or pour le besoin de quelque médecine ; leur expliquaient au demeurant la croyance d'un seul Dieu, et la vérité de notre religion, laquelle ils leur conseillaient d'accepter, y ajoutant quelques menaces. La réponse fut telle : que quant à être paisibles, ils n'en portaient pas la mine, s'ils l'étaient; quant à leur roi, puisqu'il demandait, il devait être indigent et nécessiteux ; et celui qui lui avait fait cette distribution, homme aimant dissension, d'aller donner à un tiers chose qui n'était pas sienne, pour le mettre en débat contre les anciens possesseurs ; quant aux vivres, qu'ils leur en fourniraient ; d'or, ils en avaient peu, et que c'était chose qu'ils mettaient en nulle estime, d'autant qu'elle était inutile au service de leur vie, alors que tout leur soin regardait seulement à la passer heureusement et plaisamment ; pour cette raison ce qu'ils en pourraient trouver, sauf ce qui était employé au service de leurs dieux, qu'ils le prissent hardiment ; quant à un seul Dieu, le discours leur en avait plu, mais qu'ils ne voulaient changer leur religion, s'en étant si utilement servis si longtemps, et qu'ils n'avaient accoutumé prendre conseil que de leurs amis et connaissances ; quant aux menaces, c'était signe de faute de jugement d'aller menaçant ceux desquels la nature et les moyens étaient inconnus ; ainsi qu'ils se dépêchassent promptement de vider leur terre, car ils n'étaient pas accoutumés de prendre en bonne part les honnêtetés et remontrances de gens armés et étrangers, autrement, qu'on ferait d'eux comme de ces autres, leur montrant les têtes d'aucuns hommes exécutés autour de leur ville. Voilà un exemple de la balbutie de cette enfance. "

Les Essais, livre III, chapitre VI - Des Coches (extrait) – Montaigne
 

 

                                

 

                                          COMMENTAIRE

INTRODUCTION

Ecrits et publiés fin du XVIème siècle Les Essais par Michel de Montaigne (1533-1592), il sont l’œuvre d’une vie  à un moment de l’histoire marquée par un certain pessimisme.  En effet l’optimisme  du début de la Renaissance s’est abîmé dans le bruit et la fureur de huit guerres de religions qui ont ensanglanté le royaume de France. Les Essais se présentent en 3 livres  de 57, 37 et 13  chapitres respectivement et qui furent publiés à a la suite les uns des autres. L’extrait du chapitre « Des Coches » - tiré du livre III des Essais - que nous allons étudier correspond à la description de la rencontre des Espagnols et des Indiens. 


Problématique :On se demandera si cet extrait des Essais de Montaigne renvoie au courant humaniste  propre à la Renaissance ?
 

Annonce du Plan :

I.               Un texte complexe

II.             Une critique de la colonisation

III.           L’ambition d’une vision  idéalisée de l’humanité

 

I.   UN TEXTE COMPLEXE

a)    Une composition en miroir

L’extrait étudié  se compose d’un discours et de la réponse faite à ce discours  tous deux en style indirect libre : « Qu’ils étaient gens paisibles… » . Cette technique qui reprend discours des différents locuteurs permet à Montaigne de se placer à distance  de ce qui peut être dit.  

Le texte respecte une symétrie parfaite : on retrouve dans les deux discours le même nombre de propositions reprises dans le même ordre. Les Amérindiens reprennent exactement  les termes énumérés par les espagnols : « paisibles », « vivres », « or », « un seul Dieu » ce qui renforce l’effet de symétrie.  Le rythme  du texte lui même va s’amplifiant car on passe d’une certaine douceur au départ : « En côtoyant la mer à la quête de leurs mines, quelques Espagnols prirent terre en une contrée fertile et plaisante, fort  habitée, et firent à ce peuple leurs remontrances accoutumées : qu'ils étaient gens paisibles, venant de lointains voyages, envoyés de la part du roi de Castille, le plus grand prince de la terre habitable, auquel le pape, représentant Dieu en terre, avait donné la principauté de toutes les Indes… »  à une amplification  quand on en vient aux recommandations : « qu’ils leur conseillaient d’accepter » auquel fait miroir « le discours leur en avait plu » puis finalement au menaces qui apparaissent à la fin du discours des espagnols «  ajoutant  quelques menaces », menaces auxquelles répondent les indiens  « quant aux menaces, c’étaient un signe de faute de jugement d’aller menaçant »  montrant qu’ils ont clairement compris les intentions des espagnols.

 A noter que les deux harangues se succèdent sans transitions à travers la formule «  La réponse fut telle » Cette immédiateté du discours amérindiens met en exergue une lucidité et une intelligence qui ne se laissent pas dominer par le discours des colons.

Les modifications qu’ils opèrent dans leur réponse sont forcément volontaires :  le roi d’Espagne est appelé par les espagnols «  le plus grand prince de la terre habitable »  ce  qui  laisse visiblement les amérindiens de marbre  puisqu’ils se contentent dans leur réponse du terme « roi ». Quant au Pape il se trouve réduit au démonstratif « celui ».  Enfin ce que les espagnols voulaient cacher - la demande d’or : « et de l’or, pour le besoin de quelques médecine » - est soudain mis en avant  par les Amérindiens  qui  perçoivent la duperie de leurs interlocuteurs : « d’or, ils en avaient peu : et que c’était chose qu’ils mettaient en nul estime. »

b) Un récit de voyage

Au départ  Montaigne  nous propose presque un récit de voyage : « une contrée fertile et plaisante ». Il utilise le lieu commun (topos)  d’un lieu paradisiaque comme l’indique  les épithètes « fertile » et « plaisante ». Le récit de voyage présente généralement  les terres  maternelles qui accueillent  les voyageurs.  Montaigne reprend cette technique qui place le lecteur dans une atmosphère  agréable.

La référence aux espagnols est lié à la découverte des « Indes» qui était en fait l’Amérique et qui suscita une véritable fascination parmi les peuples européens pour cette contrée exotique. A ce titre  l’indien est présenté comme détaché des richesses matérielles comme l’or – « qu’ils mettent en nulle estime» - que les espagnols veulent s’approprier par tous les moyens.  Cette indifférence aux richesses est un autre topos de la littérature de voyage.   

A l’époque où Montaigne écrit certains récits de voyage  font de grand succès d’édition : on pense en particulier  à « Voyages au Canada » de Jacques Cartier ou encore « Histoire d’un voyage fait en terre de Brésil » de Jean de Léry.  Montaigne se place dans cette perspective  et la formule « une contrée fertile »  utilise le déterminant  indéfini « une » qui suggère  l’éloignement  et la dimension secrère et inconnue de cette nouvelle terre.  Cette idée reprend le concept de Terra Incognita reprise dans les récits de voyage des auteurs pré-cités

Reste que le texte, après ce passage qui sacrifie à l’un des grands genres de l’époque,  bascule rapidement dans  le discours argumentatif.

 

II.            UNE CRITIQUE DE LA COLONISATION

La critique de Montaigne s’attaque à la fois à l’ensemble du phénomène de la colonisation mais aussi à ses petits détails, elle débouche finalement  sur  une réflexion autour  de la nature du pouvoir.

a)      La mise en exergue des failles du discours espagnol

Le discours des espagnols insiste sur leur puissance et à ce titre ils abusent des superlatifs :  leur roi est « le plus grand prince » ! Pourtant  ce sont eux qui mendient auprès des indiens  ce que ne manque pas de repérer les indiens : « Quant à leur roi, puisqu’il demandait, il devait être indigent et nécessiteux »  Les adjectifs  « indigent » et « nécessiteux »  montrent  la relativité de l’usage que font les conquistadors  des superlatifs. Les indiens mettent à jour  une autre contradiction dans le discours espagnol, ces derniers se présentent comme venant en paix  et déclarent à leurs hôtes  « qu’ils seraient bégninement traités » . Mais leur propos est aussitôt démenti puisqu’ils « ajoutent quelques menaces ».  En guise de réponse les indiens  notent : « quant aux menacent, c’étaient faute de jugement. »

Les indiens invoquent  le partage par le pape  de « la principauté  de toutes les Indes » qui se trouve être en vérité l’Amérique.  Ces derniers se considèrent  en effet en droit de réfuter ce fameux partage : « celui qui avait fait cette distribution, homme aimant dissenssion , d’aller donner à un tiers chose qui n’était pas sienne, pour les mettre en  débat contre ses anciens possesseurs ».  L’argument est ici très fort et fonctionne  pour les colonisations de l’époque mais aussi pour toutes celles avenir. La critique des amérindiens dépasse de loin celle de la colonisation de l’Amerique.  C’est une critique beaucoup plus générale mais qui nait des contradictions du discours espagnols.

 

b)      La mise en évidence d’un langage qui ment

Les Amérindiens  ne se laissent pas enfermer  dans les faux semblants du discours espagnols. Ils remarquent  aussitôt que c’est un langage qui masque la vérité.  Les propos des conquérants contredisent ce que les indiens voient : « Que quand à être paisibles, ils nen portaient pas la mine ». Il est connu que les conquistadors arrivaient dans les terres indiennes armés de pieds en cap et qu’ils ne ménageaient guère  les populations locales, se transformant souvent en massacreurs sans pitié. 

Les indiens refusent le discours des apparences que leur  fournissent les espagnols.

Ils tiennent de leur côté un langage de vérité.  Les raisons médicales  invoquées par les conquérants pour obtenir de l’or sont rejetées comme un mauvais prétexte. L’or « était chose qu’ils mettaient en nul estime, d’autant qu’elle était inutile au service de leur vie. »

L’opposition avec les espagnols va alors concerner la question du pouvoir  qui n’est pas exactement perçu de la même façon par les uns et les autres. 

c)      La question du pouvoir

Les espagnols ont d’abord tenté d’abuser les indiens en jouant sur  l’imaginaire que leur présence peut susciter  auprès des populations locales : de lointains voyageurs  envoyés  par « le représentant de Dieu sur terre »   (le pape). C’est à travers  un discours d’une grande condescendance  que les conquérants tentent d’impressionner  leurs hôtes. Ils abusent du discours codé à base de termes juridiques à travers des expressions comme   « remontrances accoutumées » , « la créance d’un seul dieu » ou encore des formules hyperboliques comme «  le plus grand prince de la terre habitable » .

Reste que les indiens ne se laissent pas étourdir par les stratagèmes  espagnols.  Leur langage ne s’embarrasse pas de formules fumeuses.  Ils privilégient  la manière concrète et directe.  Ils se présentent comme « les anciens possesseurs » de la terre  sur laquelle ils se trouvent , le pape est présenté  comme «  homme aimant dissenssion » ce qui est une critique évidente des procédés  des chrétiens espagnols .  La conclusion sonne d’ailleurs comme une menace . « Ainsi qu’ils se dépêchassent promptement de vider leur terre … »  La fin du discours est d’ailleurs un avertissement.  Les indiens sont aussi des hommes avisés qui paraissent avoir plus de logique que les espagnols au terme de cet  échange

III.    UNE REFLEXION SUR LA NATURE DE LA CIVILISATION

a)     a) Une approche du monde amérindien

Montaigne met en avant tout au long du texte  la générosité des indiens.  En vérité ils ont peu d’or et n’y sont guère attaché d’’où la recommandation qu’ils font aux espagnols  à propos de cet or : « ce qu’ils en pourraient trouver, sauf ce qui était employé au service de leurs dieux, qu’ils le prissent hardiment ». Ils montrent pour le coup une indifférence  complète vis à vis de l’or – ce qui constitue pour le coup une marque de sagesse - et une générosité naturelle vis à vis de leurs interlocuteurs.  Pour eux l’or  n’a pas d’utilité dans leur existence : « c’était une chose qu’ils mettaient en nulle estime, d’autant qu’elle était inutile au service de leur vie. »

Mais la générosité et la sagesse  ne sont  pas les seules qualités que possèdent les indiens, ils font aussi preuve d’un admirable courage  face à une troupe armée et restent insensibles aux menaces.  

Contrairement à ce qu’affirmaient à l’époque  certains  religieux  ibériques les indiens se révèlent capables de sentiments religieux. A ce titre la destination de l’or est surtout cultuelle : « pour leurs dieux ».  L’or a donc finalement une valeur spirituelle totalement opposée à l’esprit de profit des conquistadors.

Par ailleurs  Montaigne attribue un grand esprit de tolérance de la part de ces hommes qu’on présentait alors comme  des sauvages : « Quant à un seul Dieu le discours leur en avait plu ». Cet esprit d’ouverture  s’oppose  évidemment à la rapacité aveugle de leurs interlocuteurs.  Les indiens jugent l’efficacité de la religion selon des critères d’utilité dans les domaines sociaux et moraux : « s’en étant si utilemen servis »  mais aussi  quant à sa durée : « si longtemps ».  Pour le coup la vision indienne de la religion est extrêmement pragmatique et pourrait surprendre nombre d’européens qui considéraient les amérindients comme des « homelets » sans grande intelligence (Sépulvéda, Controverse de Valladolid)

Au terme de son développement  Montaigne conclue sur une antiphrase : « Voilà un exemple de la balbutie de cette enfance »  qui présente finalement les indiens  comme  moins sauvages que les  conquistadors. On peut voir  détecter l’émergence dans ce texte  de la figure du « bon sauvage » qui fera flores au XVIII eme siècle.

b)     b) Une critique sans appel des espagnols

Les conquistadors ne sont pas seulement dénoncé par  les indiens mais aussi par Montaigne lui même qui souligne la réalité peu reluisante de la conquête. En effet si  les espagnols invoquaient la conversion des indiens par la révélation de l’Evangile la vérité est plus prosaïque car le Christ vient après les vivres et surtout l’or.  

On notera que la formule « « y ajoutant quelques menaces » est séparée du discours indirect libre. Elle est un indice de la brutalité des conquérants espagnols même si ces derniers avance sous couvert d’une religion d’amour.   Par ailleurs  la première partie de la phrase de récit initiale  « En côtoyant la mer à la quête de leurs mines »   met en évidence la cupidité  des conquérants . Le possessif « leur »  souligne  évidemment leur tendance à l’accaparement immédiat ce qui souligne qu’ils piétinent  le message des Evangiles.  La critique de Montaigne est donc sans appel.

CONCLUSION

A travers ce texte  qui rompt le rapport de force que voulaient instaurer les espagnols, Montaigne inscrit un rapport de symétrie entre Indiens et Conquistadors cassant du même coup le modèle de domination des conquérants qui sont immédiatement démasqués par leurs hôtes. Ce texte est, à ce titre, tout imprégné d'humanisme.  On y trouve  les prémisses d’une critique de la colonisation qui sera reprise au XVIIIeme siècle par les philosophes des lumières. 

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