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DAY NUMBER 39 :

 Mercredi 11 janvier 2017  - Vendredi 11 Octobre 1929 : « Si je ne connaissais jamais ces crises extraordinairement diffuses d’agitation ou de repos, de bonheur ou d’affliction, je me laisserais aller à la soumission. Mais là s’offre l’occasion de lutter ; et quand je me réveille tôt je me dis à part moi : « Lutte, lutte. » Pour peu que je saisisse  ce sentiment je le ferai : la conscience du chant du monde réel, alors que l’on est poussé par la solitude et le silence hors du monde habitable ; le sentiment qui me vient d’être engagée dans une aventure, d’être étrangement libre maintenant (…), de faire n’importe quoi. » Si je ne savais pertinemment, chère Virginia, que vous écrivez ces lignes en 1929, j’aurais cru que vous lisiez en moi, comme dans un livre ouvert, ce mouvement descendant et ascendant de la vague et cette puissante énergie de la lutte. Ce n’est pas un hasard si vous parlez en ces termes car vous êtes plongée dans l’écriture de ce que vous appelez encore Les Phalènes et qui deviendra Les Vagues. Désormais, vous avez suffisamment  de confort financier pour éprouver une certaine forme de liberté : vous allez au théâtre et envisagez des escapades à Edimbourg, en Irlande ou ailleurs. Tout vous semble possible même si vous pensez que vous n’irez sans doute pas. Je sens ces mêmes engouements de potentialités. Je ne suis pas certaine de vouloir voyager à travers la terre entière mais si je jette un œil à l’année écoulée, je n’ai jamais autant bougé. Je suis certes restée dans des contrées européennes mais j’ai franchi plusieurs frontières. Les marasmes intérieurs me poussent à aller voir ailleurs. Après ces élans, je me retrouve chez moi avec une certaine jouissance, calfeutrée, tout près de votre pavé rose, accrochée à ma table, à la tombée du soir, les volets clos, à savourer le chaud de l’intérieur : crises d’agitation et de repos, comme vous le dites si bien. Ce qui m’a saisie dans votre page c’est l’injonction de la lutte. Elle me tient secrètement. C’est épuisant comme s’il ne m’était plus permis de baisser la garde : une tension vitale irrigue aussi mes réveils matinaux avec le sentiment aigu que le compte à rebours est enclenché. La crise aurait eu cet effet de réveiller une angoisse existentielle insoupçonnée. Comme vous, sans ces agitations subies, je me serais laissé aller à la soumission de l’instant  sans oser imprimer une volonté déterminée. La lutte grandit. Pour l’instant, elle m’accorde des instincts de survie mais je la devine plus profonde. Elle ne réveille pas uniquement  de la défense et de la sauvegarde, elle me met face à mes envies. Maintenant que je ne consacre plus une partie de mon énergie à m’occuper d’un autre, quels sillons vais-je creuser ? Je suis engagée, tout comme vous, dans une aventure et la sensation de liberté, retrouvée ou imposée, ouvre sur de nombreux possibles. Je pourrai faire n’importe quoi et courir tous azimuts pour ne plus avoir à choisir, me laisser remplir par les sollicitations et oublier mes ambitions secrètes. Rendue à la silencieuse solitude, il me faut oser dénouer les fils de cet écheveau complexe : les joies des stimulantes relations amicales, le plaisir réel du retrait, la soif de la vie avec les livres, le tout secoué par l’appel de la vie professionnelle qui dévore à belles dents les capacités de mon être mais qui m’inscrit dans le fameux chant du monde réel. Cette nécessité financière peut devenir un engagement  social. Sans doute qu’avec la Hogarth Press, vous avez touché à cette implication procurée par le travail au service des autres. Je me découvre insatiable gourmande : amis, écriture, vie professionnelle, vie au jardin, escapades européennes... Cela devrait suffire à remplir les jours restants de mon indéchiffrable compte à rebours. J’espère ne pas trop charger la mule et épuiser d’un coup mes capacités de lutteuse. Il ne faut pas avoir les yeux plus grands que le ventre, m’a t-on répété, quand j’étais enfant. Ce qui me rassure, c’est qu’il n’est plus à prouver que les femmes du Nord ont un solide appétit !

Marcelline ROUX

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