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DAY NUMBER 42 :

Vendredi 28 mars 1930 Samedi 28 janvier 2017-01-28 : Vous êtes, chère Virginia, plongée dans des questions d’écriture, rien de surprenant car vous élaborez Les Vagues. Ce livre est une étrange affaire, le plus complexe de vos romans, une mosaïque de voix. Vous y travaillez avec acharnement. Une fois la première mouture bouclée, vous envisagez de tout réécrire « en relisant une bonne partie à haute voix, comme de la poésie ». Je me souviens du travail de chorégraphe de Sylvain Prunenec. La composition de votre texte se prête magnifiquement à des mouvements de ressac circulaires.  Ce danseur donnait à réciter des extraits en version bilingue : le passage à l’oralité éclairait les fonds marins du récit. Les transitions d’un personnage à l’autre advenaient  naturellement dans le spectacle, comme dans nos têtes, quand se bousculent, se croisent, se complètent les mots des autres avec les nôtres.  Les Vagues sont pour moi l’aboutissement polyphonique qui pointe dans Mrs Dalloway. Bizarrement, ces lectures m’ont toujours semblé aller de soi, tant elles approchent ce qui se passe en nous en permanence. Après vos réflexions de composition, vous partez marcher dans Londres. «Marcher seule dans Londres est la chose la plus reposante qu’il soit ». J’éprouve cette même joie à déambuler dans les rues de Paris. Un soir de cette semaine, dans le froid de l’hiver, j’ai parcouru les rues de Montmartre. J’avais le sentiment d’être dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain. Vous pouvez vous moquer de moi, ou me faire remarquer que passer de Mrs Dalloway à Amélie n’est pas sérieux. Je vous le concède. La brume avait encapuchonné le haut du Sacré Cœur comme pour accentuer l’aspect crème Chantilly du bâtiment. Les rues étaient désertes : le pic de pollution avait fait fuir touristes et franciliens. Une messe se terminait, des carmélites chantaient. Les lumières des brasseries semblaient réchauffer le cœur des hommes. Le funiculaire attendait inutilement ses passagers et goûtait ce repos inattendu. La librairie des Abbesses proposait des tables de livres bien rangées et je pouvais flâner dans ses rayons sans être dérangée.

Paris était carte postale. J’aurais volontiers marché toute la nuit à regarder les appartements cossus, réaménagés dans les anciens ateliers d’artistes, les grandes baies vitrées colorées par quelques vitraux, les maisons cachées dans les arrières cours mais le froid m’a donné faim. Je suis entrée dans l’un des bistrots allumés et le garçon de café a paru heureux de m’accueillir, ce qui est de moins en moins fréquent dans la capitale. Je vous le redis : j’avais l’impression d’être dans un décor et qu’une caméra me suivait. Tout était trop beau dans le soir, si tranquille, si proche des images inconscientes qui sommeillent en moi mais que je ne retrouve jamais quand je me mets à les chercher. Je n’aurai jamais cru succomber si facilement aux clichés. Je n’avais pourtant pas abusé de la bière. Je n’étais même pas en congés. J’étais, par le plus grand des hasards, sur la butte Montmartre un soir de semaine, en hiver. Et c’était, comme vous le dites pour Londres, « la chose la plus reposante qui soit ». C’est sans doute pour cela que je ne souhaite pas m’éloigner de Paris car je peux  jouir, en visiteuse d’un soir, des quartiers qui ne se laissent voir qu’à la tombée du jour quand les intérieurs s’allument artificiellement et révèlent quelques lueurs de leur secret. Enfant, je me souviens, qu’installée à l’arrière de la voiture paternelle, je guettais les fenêtres dans la nuit. Je jouais à me demander où j’aimerais habiter. Je me lançais des défis : au bout de cet alignement d’immeubles,  choisis ton home !

J’aurais dû convaincre mon père de m’emmener dans les rues montmartroises, je n’aurais eu que l’embarras du choix : un dernier étage donnant sur Paris,  un bow-window sur l’avenue, un loft atelier avec vue sur les étoiles. Je ne suis pourtant ni Amélie, ni Mrs Dalloway et il m’a fallu retrouver l’inconfort du RER pour rejoindre ma banlieue. J’emportais toutefois une mosaïque de photographies mentales. Votre plume aurait tressé un canevas serré avec ma voix intérieure, celle des passants, celle de l’accordéoniste du parvis de l’église, celles des parisiens abrités dans le luxe de leurs salles à manger et celles des sans-abris, couchés à même le sol, vus dans la gare à mon arrivée. Vous n’auriez certes pas omis ce terrible envers du décor.

Marcelline ROUX

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