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DAY NUMBER 43 :

   4 février 2017 - 4 Février 1931 : « Une journée gâchée pour nous deux ». C’est ce que vous écrivez en ce 4 février : Léonard a été retenu par des tâches administratives et vous avez attendu toute la matinée votre médecin. Vous n’avez pas pu vous mettre aux Vagues. Je rejoins votre club aujourd’hui. Je me traîne. Je couve un coup de froid attrapé hier à attendre dans le vent et la pluie. J’ai grelotté dans mon lit toute la nuit. L’énergie n’est pas revenue ce matin et ma tête est dans un étau. J’arrête de lutter et décide de rester tranquille. J’ai fait un feu dans la cheminée et ce soir, je préparerai une soupe au butternut relevé par un  jus d’agrumes pour retrouver la pêche.  Je lis sous une couverture  le dernier livre de Régine Detambel sur August Strindberg. Ce petit livre ne donne certes pas envie de fréquenter cet olibrius tant il détruit chaque femme épousée. Il s’est marié et a divorcé trois fois. Le titre énigmatique Trois ex, enserrées dans un cœur, s’éclaire pour moi. Du point de vue de l’écriture, il y a chez cette auteure un vrai coup de patte ou de griffe. Elle ne choisit pas de venger ces trois femmes en dévoilant l’envers du décor avec un écorché jaloux et paranoïaque mais elle parvient à transcrire les emportements, les délires et les colères désastreuses de Strindberg, l’un des premiers à mettre à nu les cruautés du désir : il savait de quoi il parlait. Le dérangeant dans ce roman est que l’on ne perçoit jamais le point de vue de Detambel. Sans succomber à la facilité du jugement, elle entraîne son lecteur dans les bas fonds de l’âme humaine, dans les difficultés à vivre. Le contraste est alors saisissant entre la fin de l’auteur enfin devenu célèbre et sa vie de poète tout autant maudit que maudissant.  Cette absence de jugement n’ouvre toutefois pas sur une neutralité bon ton. Régine Detambel ne ménage pas sa plume pour creuser les détails abjects. Je me demande justement comment ce texte va être reçu. On sent évidemment qu’elle redonne vie à ces femmes, trop vite oubliées. Elle met en valeur leur grande modernité.  Chacune aura réussi à quitter Strindberg, à sortir de l’enfer, à divorcer même, pas si facile à l’époque, et à reprendre une carrière  créatrice, en tant que comédienne ou journaliste. Elles auront toutefois gardé les marques douloureuses de cet amour. Je ne sais pourquoi Régine Detambel a voulu s’attaquer à cette figure de la littérature. Est-ce pour décaper les clichés sur les vies d’écrivain ? Elle nous mène dans la nuit, sans espoir d’en sortir : même la sépulture de Strindberg sera profanée comme s’il fallait que rien n’échappe au désastre. Toute cette souffrance laisse pourtant des espaces où la force vitale de l’écriture demeure et gagne. Est-ce le prix à payer pour que « crépite la dynamo de la littérature ? ». La folie, la jalousie, la méchanceté  donnent aussi naissance à une œuvre. Peut-être que je préfère l’oublier.  Ma chère Virginia, vous êtes sans doute moins naïve que moi. D’ailleurs, vous êtes citée pour mon grand plaisir et ma plus grande surprise sur Diacritik par Marie-Odile André dans sa lecture de Trois ex, une phrase tirée d’ Une chambre à soi : « C’est un des bons offices qu’un sexe peut rendre à l’autre-décrire cette tache d’un schilling à l’arrière de notre tête. Songez combien les femmes ont profité des commentaires de Juvénal, de la critique de Strindberg ». Faisons donc des livres de Strindberg nos atouts, sans oublier ses trois femmes  qui ont permis, à leur façon, que ces pièces existent. Finalement cette journée à petite vitesse aura porté ses fruits. Il est temps que je descende à la cuisine fourbir mes casseroles. L’odeur des légumes se mélangera avec bonheur avec celle du bois. La tempête peut gronder, je ne mettrai pas le nez dehors. Je reste dans ma chambre à moi à vivre trois vies d’ex, par procuration, pas si mal pour une journée qui s’annonçait gâchée par un gros rhume. Qui sait si cela ne me donnera un coup de pouce pour enfiler plus joyeusement mon nouveau costume d’ex ?

Marcelline ROUX

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