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LAMIA BERRADA-BERCA A PROPOS DE "KANT ET LA PETITE ROBE ROUGE" :

              

 Archibald Ploom  :  Lamia Berrada , « Kant et la petite robe rouge » est un petit roman par la taille mais grand par sa dimension littéraire.  Comment vous en est venu  l’idée ? 

Lamia Berrada-Berca : L'idée de ce roman s'est construite autour de fragments, d'images. De points de résonance. Une phrase d'élève, entendue un jour : "je n'ai jamais appris à dire "je"...Le désir de retourner les choses en me saisissant d'une robe non comme d'un objet futile, accessoire, lié à l'apparence, mais comme de la métaphore du désir d'être l'incarnation de la féminité, d'être une en réalité une nouvelle peau...et à cet aspect physique, sensuel, s'est très vite associé l'idée de ce texte de Kant qui me paraît si essentiel...Il s'est comme glissé dans cette vision inconsciente en apportant avec lui l'idée que le désir d'être part avant tout d'une démarche conscientisée, d'une formulation du monde, d'un besoin de le "déchiffrer" en s'émancipant intellectuellement de tous les modes de représentations qui enferment l'esprit dans un schéma de pensée que l'on ne peut en aucun cas remettre en cause...

Il me semblait important, vital, de relier le corps et l'esprit, de montrer que la démarche était globale, que le déclic émotionnel était tout aussi fort que l'apprentissage intellectuel... A travers cette association de la robe et du livre, il y avait à la fois la femme et l'individu. La femme comme individu. La liberté se joue dans le corps et dans l'esprit, elle ne peut se réduire à l'un de ces deux champs...Je les voulais tous les deux présents. Montrer que le corps pense et que l'âme vibre. Mon héroïne est le pur produit de la fiction, elle n'existe pas, mais ce que je raconte en revanche existe. Ici, ailleurs...cela existe. A des niveaux, à des degrés différents, selon les lieux...

La burka m'a servi de prétexte idéal pour montrer combien chacun de nous pouvons être enfermés dans des représentations qui nous coupent du monde. Il peut s'agir d'un vêtement, de préjugés...Chacun de nous possède sa propre "burka"...et ce qui m'importait c'était de montrer l'universalité de ce texte de Kant, à travers les époques...D'en montrer la profondeur et la dimension humaine. Pas d'être dans la stigmatisation de quoi que ce soit. Cela n'a jamais été mon propos ou ma démarche...

En revanche, ce qui est clair, c'est que la notion des Lumières, la volonté de sortir des schémas obscurantistes et archaïques propres à cette époque du 18ème siècle éclaire certaines questions actuelles avec une grande force.  Avant le 11 septembre il n'existait par exemple pratiquement pas de femmes voilées au Maroc en milieu urbain. Ce phénomène est né à cette période, puis s'est amplifié. Les revendications identitaires ont cristallisé une réalité dans laquelle le statut de l'individu en est arrivé à ne se définir qu'en rapport aux valeurs de sa communauté. Mais le questionnement sur l'individu, lui, appartient à tous les systèmes sociaux. Nous traversons une époque agitée par des crises identitaires qui nous renvoient, au-delà, aux projets de société que l'on tente de mettre en oeuvre, mais il serait bon de revenir à une certaine forme d'humanisme. Il serait bon de revenir à l'Homme, de s'interroger sur le rapport de l'homme d'aujourd'hui au monde de maintenant...Au 16ème siècle, on avait l'humanisme...Aujourd'hui la mondialisation est économique, mais culturellement c'est le communautarisme qui a gagné du terrain...

Archibald Ploom : Ce roman habité de nombreux silences - silences que le lecteur doit explorer, méditer - pourrait être un cri de révolte. Il est plutôt un chuchotement, un murmure qui finit par devenir assourdissant pour le lecteur.

 

Lamia Berrada-Berca : C’est un roman où j’ai intuitivement souhaité que le poids des mots renvoie en effet au silence, que  leur densité même s’augmente du poids des silences. La scène de l’écran, de la vitre d’hôpital où la mère et la fille se retrouvent, coupées du réel, coupées de toute communication réelle avec le médecin fonctionne comme une métaphore très révélatrice de leur situation. N’ayant pas accès à la parole, à la même parole agissante, ne peut se dire, soudain, que l’essentiel. On en arrive nécessairement à utiliser les mots pour être dans l’essentiel. Et même ce qui apparaît banal, même la phrase la plus ordinaire, car les dialogues sont réellement réduits à leur portion congrue, devient en réalité un éclat, une vérité propre à trancher le silence donc à ouvrir sur autre chose…C’est du moins ce que j’avais en tête, car j’adopte en réalité un style différent pour chaque type de texte. Chaque histoire me raconte autre chose, et crée d’elle-même la forme dans laquelle elle se coule. C’était aussi une façon d’explorer le monde souterrain des non-dits, de dénoncer la violence extrême du silence qui rend bien compte de l’étrangeté qui relie  le couple homme/femme et qui organise le rapport familial. Je voulais montrer à quel point il est difficile en effet de relier l’autre à son intimité, c’est-à-dire à soi, en l’invitant à partager cette intimité. Les silences viennent prolonger la portée des paroles pour leur accorder tout leur sens ; ils viennent en ponctuation, ils créent des ellipses qui permettent, surtout, à l’imaginaire de se loger dans ces interstices. La réalité telle qu’elle apparaît est terriblement plate, mais de l’infra-ordinaire surgit à mes yeux une espèce de magie de la rupture, de la résonance, du fragment. Le plus important, c’est clair,  réside en fait dans ce qui affleure à la surface…

 

Archibald Ploom : Votre héroïne est rarement nommée dans ce roman, sa fille non plus, ni aucune femme d'ailleurs...?

 

Lamia Berrada-Berca : Oui, la jeune femme est seulement nommée, deux fois, vers la fin ! En effet j’ai créé le sentiment qu’elle était sans identité, et en même temps emblématique peut-être de la situation de femmes comme elle privées d’une réelle parole. Car le sentiment d’être invisible n’est en effet pas pire que celui d’être inaudible. Voilà pourquoi le cri, à la fin. Ce rouge également décrit comme un rouge-cri. Vous parliez de chuchotement, et vous aviez raison de le souligner, mais la révolte intervient dans ce cri final. Le cri et l’écrit. Par l’accès au  texte de Kant, le cri devient formulable. Pour en revenir au nom, la jeune femme se nomme d’elle-même en rencontrant la jeune femme de la boutique dans la rue. Puis ensuite, c’est son voisin qui, en venant lui déposer son « paquet », lui demande si elle s’appelle bien Aminata. Une façon de la reconnaître. Il n’y a que ces 2 scènes, où le prénom apparaît mais je me rends compte à quel point elles sont symboliques. La première fois, cela se passe dans la rue. Elle se prénomme spontanément face à autrui dans l’espace public. La seconde fois, elle est identifiée, elle est reconnue et reconnue par un homme qui voit en elle, qui a vu en elle à la fois un individu, et une femme…La petite fille n’a pas de nom,  mais l’homme non plus…Ils fonctionnent comme des entités. L’emploi de l’article défini les particularise tout en renvoyant au sentiment qu’ils sont révélateurs d’une réalité commune à d’autres…

Archibald Ploom : Ce que j'ai beaucoup aimé dans ce livre c'est ce combat presque muet pour vivre sa féminité de la part d'une jeune femme que sa culture écrase et qui vit au coeur d'une autre culture dans une grande solitude ! 

Lamia Berrada-Berca : L’enfance, le rattachement à des images telles que sa grand-mère, telles que l’image du figuier sont les piliers, les racines de cette femme en effet déracinée. L’exil accentue, redouble et crée, bien sûr, les conditions de son isolement. La barrière de la langue, les différences quant à la place de la femme dans la société, les coutumes auxquelles son mari la soumet sont des facteurs d’inadaptation, des handicaps peu faciles à surmonter mais sa grande force est de rêver, d’imaginer un autre cadre à cette réalité insatisfaisante : le cadre de la fenêtre ouvre sur cet horizon, cet ailleurs dont elle pressent l’existence proche. C’est une femme réellement en marche et en mouvement, alors que je la décris pourtant très souvent immobile et rêveuse…Son combat ne ressemble en rien à celui des femmes occidentales, il se fait dans une sorte de rêverie éveillée avec des hésitations. La révolte se fait dans le sentiment de devoir franchir des seuils, elle est de l’ordre du passage. Elle effectue le passage d’une frontière à l’autre. D’un monde à l’autre. Elle est déplacée en France, mais le vrai voyage commence seulement à cet instant-là, à partir du moment où elle décide de comprendre ce qu’il y a autour, pour savoir comment habiter cet espace, donc comment exister en harmonie avec elle-même dans ce nouveau lieu de vie…La boutique « Chez Héloïse » renvoie, c’est juste un clin d’œil, à la Nouvelle Héloïse de Rousseau…A cette société idéale que Julie cherchait à construire, une société fondée sur l’égalité, la fraternité, le respect des individus…Le combat se résume à cette série de pas qu’elle effectue en dépassant les limites géographiques de son périmètre habituel, en accédant au seuil interdit de cette boutique, en transgressant l’inconnu du seuil de son voisin…Le miroir aussi joue cette fonction de pouvoir ajuster son rapport à elle-même, de la réfléchir dans son identité, de la faire réfléchir sur elle-même…Mais jamais cette traversée des miroirs n’aurait lieu si elle n’était pas en elle-même prête à la « révolte ». Il y va réellement de son choix, de sa volonté. De ce fameux « désir » qui pour moi est l’origine des choses. Le déclic émotionnel préside à la naissance d’un schéma d’émancipation intellectuelle mais il est le point de départ sans lequel rien ne se serait passé…

Archibald Ploom : La petite fille joue un rôle capital !

 

Lamia Berrada-Berca : En effet, et je suis heureuse de voir que vous l’avez perçu. Dans ce franchissement de seuils, justement, qu’accomplit la mère, c’est elle qui sert de guide. De passeur. En découvrant la lecture et l’écriture à l’école, la petite fille est entrée dans ce monde auquel la jeune femme n’a pas accès. Le monde déchiffrable, lisible, du visible. Dès le début, la jeune femme l’indique. Or la petite fille le comprend, le voit. Elle se donne inconsciemment la mission de permettre à sa mère d’accéder au monde dans lequel elle, elle a la chance d’appartenir. En rapportant le Larousse, emprunté à la maîtresse. La clef de lecture de tous les mots du monde ! Cette petite fille est dans le fantasme de donner à sa mère les attributs d’une vraie femme, peut-être pour pouvoir justement ensuite fonder sur elle son modèle et retrouver le juste ordre des choses…Ce duo mère-fille est d’autant plus capital qu’en effet, c’est dans la transmission des mères avec leurs filles que se lègue ce sentiment ou ce souci d’émancipation individuelle. Le schéma d’éducation donné est capital. Il peut être terriblement destructeur dans ce désir inconscient qu’ont certaines femmes de perpétuer le poids de la tradition quand bien même l’évolution du monde autour rend certains modes de fonctionnement archaïques…

Archibald Ploom : Vous avez choisi de construire le personnage de la jeune femme autour de situations simples. Une vie basée sur la répétition des gestes, des situations ....

Lamia Berrada-Berca : Oui, le principe de répétition est un cercle qu’elle va justement tenter de briser par une démarche, une action soudaine. Acheter une robe, et qui plus est, rouge !  Acte imprévu, inenvisageable jusque-là. L’image du chapelet qu’elle égrène en est d’une certaine façon le symbole. Il assure aux choses leur déroulement rassurant, il permet à la vie de préserver son processus cyclique. La femme est par définition la garante du cycle de vie, ne serait-ce que de par son propre fonctionnement physiologique…Mais justement, elle lui oppose maintenant la linéarité de son destin. Aller vers un autre but. On parle de ligne d’horizon. Les situations, en se répétant, s’engluent et se pétrifient dans une réalité qui la renvoie à la mort. En aucun cas à la vie. Ce qui change, en profondeur en elle, c’est donc réellement une vision du temps qui devient un possible à imaginer, à transformer. Un avenir dans lequel elle comprend que tout individu choisit d’être acteur. La répétition passive des gestes du quotidien s’abolit au profit du désir d’incarner un geste fondateur, et fondateur de sa propre origine.

Archibald Ploom : Cette petite robe rouge représente bien plus que le désir qu'elle suscite. Elle dit le désir d'être une autre ou plutôt de devenir enfin soi-même.

Lamia Berrada-Berca : La robe, c’est le désir de retour à la féminité retrouvée. Mais se voir habillée d’une robe rouge est quelque chose de terrifiant au départ, car il lui faut apprivoiser l’image que cela renvoie d’elle, à elle-même dans un premier temps, puis ensuite aux autres. Faire coïncider l’idée de ce qu’on est avec ce qu’on donne à voir de soi implique un réajustement nécessaire pour elle, qui a mis longtemps à comprendre qu’elle pouvait en effet trouver ce juste rapport. En même temps, je jouais avec l’idée qu’une robe est par essence futile, un simple artifice de femme coquette, avec l’idée que toutes ces femmes qui parlent toilette et chiffons sont souvent considérées comme superficielles, or justement la robe devient ici un motif essentiel. Important. Un point sur lequel se focalise non pas l’apparence mais l’essence des choses. Le désir d’être. Et d’apparaître enfin aux autres comme elle se pense être. Oui, trouver l’autre en soi. Cette autre qui vient bousculer l’image tranquille et lisse des apparences que l’on a préservées de par l’éducation donnée, les coutumes transmises. Elle est rimbaldienne, Aminata ! « Je » est un autre. Le passage du miroir est fondamental pour trouver dans son propre regard cette présence invisible et discrète de la liberté enfouie en elle…Après, je pense que le rouge s’est imposé à moi pour toutes les images que j’évoque dans le livre. Et la couleur est même devenue une sorte de motif….L’incarnation du désir. Le rouge chair. Le rouge qui habille la chair.

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