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ENTRETIEN AVEC LAMIA BERRADA-BERCA A PROPOS DE "KANT ET LA PETITE ROBE ROUGE" (2) :

                

Archibald Ploom : La présence de Kant est assez surprenante. Sa pensée surgit un peu comme le flambeau des Lumières dans un monde d'Ancien Régime pour la jeune femme...

 

Lamia Berrada-Berca : Le texte de Kant, "Qu'est-ce que les lumières ?", est un texte que les professeurs de lettres en général connaissent bien et que j'ai pour ma part, fait systématiquement étudier à mes classes de première lorsqu'il s'agissait de comprendre la démarche et l'évolution de pensée qui s'est produite au cours de cette période essentielle que constitue l'époque de la philosophie des Lumières au 18ème siècle, en Europe...Ce texte m'est très vite apparu comme un texte essentiel en regard de notre monde actuel où le conformisme de pensée, l'enlisement des consciences dans la course au consumérisme, le délitement de la pensée critique face aux systèmes marchands entraînent, je trouve, les jeunes générations dans une incapacité à réfléchir le monde et à le penser hors de toute référence aux codes, aux codes plébiscités par le groupe. Ce prêt-à-penser intellectuel renvoie à la difficulté d'avoir à trouver son propre cheminement intellectuel et de revendiquer, d'affirmer son autonomie de pensée par rapport aux schémas préconçus des valeurs d'une classe sociale ou d'une communauté...Ce texte m'est apparu d'autant plus essentiel qu'un jour une élève m'a avoué, à la suite d'un cours, qu'elle s'était sentie un peu "bousculée" par mes questions car elle n'avait jamais appris à dire "je"...J'ai trouvé cette phrase d'une force exceptionnelle, elle m'a longtemps travaillée...J'ai compris que l'accession au statut d'individu était en effet loin d'être gagnée, et qu'il s'agissait même d'une réflexion et d'une problématique qui se posaient pour un grand nombre de pays au monde...L'affirmation de soi, point de départ de toute pensée critique, de toute forme de remise en cause, de tout désir d'émancipation intellectuelle est certainement une donnée occidentale. Elle me paraît, à moi, constituer un élément indépassable et d'ordre universel mais il est clair qu'à cet entrecroisement de pensée se confrontent deux visions, deux schémas, deux conceptions différentes de la société et donc du monde. La force et la cohésion du groupe priment sur l'individu dans la tradition culturelle de nombreux pays en se fondant sur une harmonie et un équilibre ancestral d'une cohérence interne incontestable. Je ne peux, quant à moi, me résoudre à penser que l'on ne peut être détenteur de sa propre liberté intérieure. Je vois pour ma part l'individu comme l'élément d'un groupe porteur de sa différence et de son unicité, et rattaché librement à des valeurs auxquelles il aura choisi d'adhérer...La conscience, la faculté de se saisir de soi, me paraissent être le premier des devoirs que l'on se doive à soi-même...et me paraissent surtout indissociables du rôle et de notre place au sein de la société. Voilà pourquoi Kant, à travers ce texte précis, qui n'a strictement rien à voir avec la Critique de la raison pure qui semble avoir traumatisé un grand nombre de gens !!!

           

Mais pour finir, je soulignerai simplement ici le fait que nous avons, tous, un auteur, une œuvre qui se balade quelque part et qui a servi de déclic, qui a ouvert un horizon nouveau. Qui nous a donné à voir le monde autrement. Ce rôle libérateur des livres est un poncif admis de tous. Le contraste, le choc entre la référence à un philosophe aussi doué que Kant et cette jeune femme ignorante d’elle-même était réjouissant pour moi ! La parole des Lumières traverse réellement toutes les époques, elle est d’une acuité terrible à notre époque mais elle est peut-être la seule à pouvoir en percevoir aussi profondément la valeur…La question qu’elle se pose est bien de savoir qui lit Kant aujourd’hui, et qui sait en mesurer la valeur. Les combats gagnés, acquis, nous éloignent ensuite de l’essence de certaines réflexions, qu’elle a le mérite de poser, elle, sans se sentir bêtement inhibée par le poids du grand homme. Ce qui est important ce n’était pas de reproduire le texte de Kant, dont je n’ai en effet donné à lire que quelques rares phrases, mais d’évoquer la façon dont un texte pareil gagne en légitimité lorsqu’il est vécu de l’intérieur et qu’il joue pleinement son rôle…

Archibald Ploom : Ce qui est frappant dans ce roman, c'est aussi l'absence complète de rencontre entre la jeune femme et son mari. L'homme est totalement verrouillé dans ses croyances. Mais parallèlement on sent une vraie douceur chez elle, oui c'est ça une grande force et une vraie douceur.

 

Lamia Berrada-Berca : Mais la douceur est une force ! La douceur maîtrisée, affirmée, qui sait affronter en effet la violence de l’autre pour arriver à la détourner, à la renverser. La douceur qui n’est pas dans l’ordre de la soumission mais une véritable intelligence de l’être. La jeune femme et cet homme se sont mariés selon la coutume, il ne s’agit pas d’un mariage d’amour mais d’un arrangement familial. L’amour aurait pu naître, en l’occurrence c’est l’indifférence qui s’est installée entre eux. Mais ce que je décris là est d’une extrême banalité…Même dans les couples modernes, occidentaux, on en rencontre des couples comme celui-là. Des couples où chacun a appris à vivre de son côté, en maintenant l’apparente harmonie des choses.

Archibald Ploom : On a l'impression que l'homme veut posséder un archétype de femme, une épouse réduite à un cliché. En aucun cas il ne veut la rencontrer, la connaître. Lui-même en est réduit à des réactions d'intolérance brutale.

 

Lamia Berrada-Berca : On est face à de l’indifférence. L’indifférence c’est une violence comme une autre. On ne reconnaît pas l’autre. Mais dans la société, dans les sociétés tribales où le rapport de pouvoir, de domination est ancestral, l’autre n’est pas reconnu pour lui-même mais pour sa fonction, ses attributions, son ascendance ou le poids de sa lignée familiale…dans la société tout entière se poser le problème de la reconnaissance de l’autre pour ce qu’il est lui, lui, en lui-même, sans être déterminé par un système référentiel…L’état de droit conquis dans les sociétés occidentales a installé, avec l’avènement de la démocratie, la notion de méritocratie, et la reconnaissance de l’égalité entre tous les hommes. C’est un principe constitutionnel…On en oublie que d’autres sociétés, ailleurs dans le monde, voire même la plupart d’entre elles fonctionnent sur d’autres principes et que ce droit à la reconnaissance devient prééminent…Le printemps arabe l’a démontré en partie…La volonté d’être reconnu dans sa dignité, dans sa liberté, est venue à travers les différents mouvements des revendications qui n’avaient jamais été jusque-là exprimées ainsi…On ne peut vivre dans un monde mondialisé sans imaginer  la mondialisation, ou du moins la diffusion massive de certains principes universels…

Archibald Ploom : Ce livre suggère que la libération de la femme ne peut être que de son fait. Le mari représente le conservatisme, la réaction et sans doute aussi la violence. Je n'aime pas cette idée mais c'est tout de même un combat incertain....

Lamia Berrada-Berca : La violence existe toujours dans un rapport de domination, quel qu’il soit. Moral ou physique…Cette femme n’a pas de place à elle, pas de place pour sa parole, pour ses désirs, pas de place non plus dans le partage de la responsabilité des choix et des décisions familiales. Le modèle patriarcal est ici représenté dans son essence même. Bien heureusement, même si ce que j’évoque ici existe, il en existe bien d’autres où la femme étant maîtresse du foyer régit avec beaucoup d’autorité, et voire même d’autoritarisme la sphère familiale…La réalité a de multiples visages, et encore une fois, même si ce que je raconte est loin d’avoir disparu, - notamment lorsque le choc avec les mœurs occidentales engage les hommes à vouloir revenir à des schémas traditionnels pour sauvegarder leurs valeurs -,  il est clair qu’en général les femmes acceptent que les équilibres entre l’espace du dedans et du dehors soient partagés ainsi. Mais encore une fois tout est question de lieu, d’environnement…Le mari est conservateur dans le récit, mais très peu de femmes placées dans son cas ont eu la chance d’attendre de leur mari la volonté de les émanciper…C’est l’environnement qui s’en charge. Le fait d’être en contact avec les autres. Les circonstances de la vie. Quand on voit encore aujourd’hui des pères menacer leurs filles de les renvoyer au pays ou de les marier l’été au pays, à quinze ans, quand ils voient que les résultats scolaires ne suivent pas, on est loin d’avoir quitté les schémas conservateurs…Ce qui est en revanche plus étonnant à nos yeux, c’est de voir que les femmes sont parfois tout aussi conservatrices…Et ces visions doivent être respectées puisqu’elles sont, alors, clairement revendiquées. Cet équilibre protège un statut auquel beaucoup d’entre elles tiennent. Le désir d’émancipation ne peut naître que d’une volonté personnelle, individuelle, d’échapper à la loi communautaire. Personne ne peut le décider à leur place et personne ne peut leur dire ce qui est mieux pour elle. Elles-mêmes le savent mieux que personne. Mon message était simplement de dire qu’il faut pouvoir entendre la voix de l’individu qui est dans cette démarche parce qu’en effet, le fait de rompre avec le schéma de sa culture engendre une culpabilité inconsciente très forte, et la violence est vécue dans le regard de la communauté qui se sent trahie et l’exclut du groupe. Il y a un rapport très viscéral aux valeurs. S’individuer  n’est pas une action normale, simple, naturelle. Elle implique un grand courage et doit, à ce titre, être reliée à une conviction intérieure très forte qui ne peut provenir que de soi…Il faut bien comprendre que les hommes vivent exactement le même problème lorsqu’ils se différencient d’une façon ou d’une autre du groupe. Il suffit de parler des homosexuels, par exemple…Encore une fois, j’évoque l’individu sans faire de distinction entre homme et femme de ce point de vue-là.

Archibald Ploom : Dans ce roman la jeune mère est aussi un agent de libération pour sa fille. Elles forment toutes les deux un couple symbolique plus fort que celui de la mère et du père.

Lamia Berrada-Berca : C’est le passage générationnel qui est important, ici. Et donc l’image du modèle féminin qui sera véhiculé par l’adulte et transmis comme héritage à l’enfant. C’est la petite fille qui revient avec le dictionnaire à la maison, ce fantastique objet de savoir, cet objet qui donne à lire le monde, dans tous les sens du terme…mais c’est la jeune femme qui, par son affirmation de soi, transmet un modèle d’émancipation à sa fille, et ce renvoi est essentiel. Ce duo fonctionne dans une sorte de fusion car elles sont animées toutes les deux d’un fort sentiment de protection l’une envers l’autre. Face aux interdits que le père incarne, elles font bloc. Elles constituent une sorte de front tacite, elles rêvent ensemble et sont solidaires…Les mots que la jeune femme ne dit pas, sont les maux que la petite fille éprouve…Elles sont liées l’une à l’autre par un lien très fort de compréhension mutuelle. Tout le livre joue sur cette problématique du regard qu’elles intègrent chacune à leur façon : rêver, c’est se donner les moyens de regarder au-delà de la réalité médiocre et insuffisante que renvoie la fenêtre du salon ; c’est pouvoir regarder les images interdites d’un film de cinéma ; c’est pouvoir envisager une autre image de la réalité…

Archibald Ploom : Certains passages de ce texte sont très poétiques. Lisez-vous beaucoup de poésie ? Quels auteurs appréciez-vous ?

Lamia Berrada-Berca : Merci du compliment ! Je suis autant dans les mots que dans les images. Voilà pourquoi, peut-être…les mots ont une musique,  une couleur. Je les sens vibrer. Je fonctionne beaucoup à la sensation. La poésie, en effet, a toujours fait partie de mes lectures…mais par fragments…J’adore le resserrement minimaliste, le travail d’épure d’Antoine Emaz, l’incandescence de Juan Arroz, la musique de Christophe Tarkos. Je suis en osmose avec ces poètes-là. J’aime beaucoup aussi la simplicité d’Eluard, et sa capacité à imager le monde…Reverdy, René Char aussi…Et la profondeur, la densité de Paul Celan. Ce désespoir absolu transcendé par les mots. Une phrase suffit à me nourrir toute une journée…une phrase. Juste. Je parle de phrase car, en général, j’aime la poésie libérée de toutes ses contraintes. Libre. Celle qui travaille justement, sur l’articulation des blancs et des silences en dessinant un paysage sur l’espace de la page. La poésie, c’est une invitation à être dans un instant qu’on se recrée à l’écart de tous les autres. Dans une zone franche où tout est vrai, même la plus irréelle des images. Il n’y a que la poésie pour nous rappeler cette urgence d’être dans le vrai.

Archibald Ploom : Vous avez été professeur de Lettres Modernes. Quel rapport entretenez-vous entre littérature et éducation ? L'enseignement vous a-t-il fait évoluer dans votre rapport aux autres et à la jeunesse en particulier ?

 

Lamia Berrada-Berca : C’est simple, pour moi le rapport entre littérature et éducation est consubstantiel. La littérature aide à voir, à lire le monde, à le refléter, à l’appréhender avec une force incomparable car les idées sont portées par des émotions, de même que les émotions traduisent de véritables messages. Il me semble que la littérature est indestructible, nous en aurons toujours besoin. A chaque époque, ses épopées. Homère n’est pas si loin de nous…La quête du héros telle qu’on l’enseigne en collège est un schéma qui se reproduit depuis la nuit des temps et qui investit aujourd’hui le contenu des jeux vidéo…La littérature permet surtout de mettre en commun la mémoire du monde, de condenser les espoirs, les rêves, les peurs de l’humanité tout entière. C’est un socle à partir duquel on peut penser le monde, le critiquer, en dénoncer les insuffisances. Un texte est un appel. Derrière chaque texte se profilent une voix et une vision. On éduque, on forge les esprits en leur fournissant la matière, en les invitant à découvrir d’autres univers, à dépasser leurs préjugés, à casser leurs schémas de pensée. Le monde évolue, très vite, mais la littérature évolue avec le monde, elle reflète une époque. La littérature aide à se construire comme individu en s’identifiant  à des héros, en se nourrissant d’une pensée,  en réévaluant systématiquement comment le réel influe sur nous pour comprendre de quelle réalité chaque livre est en effet le produit. Elle évalue notre distance au monde. Elle est cet écart entre le monde du dehors et notre monde intérieur. Un passage nécessaire. L’enseignement m’a appris à comprendre la complexité de notre rapport au monde, la difficulté qu’avaient les jeunes de faire sortir d’eux-mêmes certaines choses. J’ai toujours été très touchée par les difficultés de certains de mes élèves qui sont enfermés dans une sorte d’échec personnel, de manque de confiance en eux. Quand les mots leur manquent, ils peuvent être d’une grande violence. Ils réalisent qu’ils n’ont pas le vocabulaire suffisant pour exprimer tout ce qu’ils ressentent. Cette jeunesse est extrêmement fragile et elle ne dispose plus nécessairement des mêmes outils pour se consolider. La lecture implique un temps où l’on est confronté à soi mais qui donne de réels outils pour construire, et se construire une identité à l’aide de son imaginaire. Elle est indispensable au développement de certains outils de pensée abstraite. Le rapport de plus en plus important du virtuel dans la vie des jeunes réduit, par ailleurs, leur capacité à appréhender correctement le réel. A l’apprivoiser. Nous percevons clairement ces changements lorsque nous enseignons. Et les élèves ont une soif de lectures qui leur ressemblent, où ils peuvent se retrouver dans leur désir de surmonter les problèmes, de dépasser leurs peurs. Le phénomène d’Harry Potter en est la preuve. Le problème c’est qu’ils vont vers ce qui est « facile », la lecture de divertissement n’est pas nécessairement comme avant, l’étape qui permettait ensuite de découvrir d’autres choses, d’autres genres…ce que peut et doit transmettre la littérature, c’est avant tout la curiosité, le désir d’aller au-delà des miroirs…Enseigner m’a fait comprendre, surtout, de la nécessité de savoir construire des individualités qui doivent être suffisamment en paix avec elles-mêmes pour pouvoir accéder correctement aux savoirs et à l’apprentissage. Enseigner, c’est permettre à l’enfant de se construire une image positive et le rendre conscient de ses capacités. Le processus cognitif est bien souvent empêché par des problèmes d’ordre affectif ou psychologique…

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