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DAY NUMBER 44 :

 6 mars 2017 : Chère Virginia, je ne parviens plus à ouvrir les pages de votre journal. Tout m’éloigne de votre pavé rose : rendez-vous avec les banques, papiers à fournir aux notaires et avocats, assurances et impôts. Souvent en ces matières, croire constituer un dossier dans les règles de l’art relève de l’orgueil mal placé car il manque toujours une pièce, sans compter que certains documents s’amusent à devenir obsolètes et que je cours sans cesse après leur remise à jour. Je me demande si ce n’est pas un travail à plein temps, non rémunéré, que de prouver son existence à l’administration française.  Si la France mérite une médaille, c’est assurément celle de la plus grande productrice de photocopies. Ce week-end, pour oublier ces lourdeurs, j’ai trié les livres ou plus exactement, j’ai extrait des bibliothèques ceux qui ne sont plus miens car désormais exclusivement ceux de mon ex-Léonard. C’est étrange de séparer les livres les uns des autres. Pendant 24 années, ils se sont tenu chaud, collés les uns aux autres et soudain, ils changent de maison mais pas tous ensemble comme lors des déménagements « normaux », non, chacun de leur côté. Ils vont devoir se faire à de nouvelles lumières, de nouvelles mains qui les attrapent, de nouvelles façons d’être rangés ou pas, de rester ou pas enfermés dans des cartons. Heureusement j’ai réussi à préserver certaines familles : les Hélène Cixous restent chez moi, comme tous vos livres, ceux de Jacques Roubaud et de Pascal Quignard, mais les Valéry Larbaud, Jacques Lacarrière, Modiano, Giono me quittent tout en demeurant regroupés. C’est une petite consolation. Je les imagine comme des fratries orphelines débarquant en maison d’accueil : les premiers contacts seront rudes mais le lien fraternel poursuivra son effet. Evidemment, j’ai dû couper dans le vif des rayonnages. J’ai fait des piles, porté des ouvrages dans l’atelier, comme s’il fallait encore qu’ils respirent l’air d’ici avant de libérer leurs souffles dans un lieu inconnu. A la fin, j’ai contemplé mon désherbage. J’ai  démonté deux travées de bibliothèques  et j’ai vu mes étagères légères. Au moins, elles ne s’effondreront pas sous le poids comme celles de Jean-Yves Masson, auteur et éditeur. Elles respirent même, en fin de ligne, comme pour appeler la main à saisir des titres restés jusqu’alors cachés entre les volumes trop serrés. Il me faut absolument m’accrocher à ce sentiment d’épure comme si je repartais avec des trous dans le savoir qui laisseront  surgir l’inconnu. Les bouts de rayonnage  ne semblent finalement pas se plaindre de cet air revenu. Toutefois, une bibliothèque se constitue par accumulations complémentaires surtout en 24 ans, aujourd’hui, ma bibliothèque devient disparate. Il y manque des classiques fondamentaux, des contemporains incontournables, des livres d’art essentiels. De quels livres aurais-je envie dans les années qui me restent à vivre ? Ceux qui me quittent, les aurais-je relus ? Ne trouverais- je pas toujours une bibliothèque amie ou un libraire éclairé pour assouvir mon vice impuni ? La possession n’est pas une fin en soi. Les livres que j’aime le plus sont amenés à circuler : je les prête avec une telle joie que lorsqu’ils reviennent, épuisés, après leur long périple, je sens l’irrésistible besoin de les racheter pour les offrir une fois de plus. J’aime le partage des textes plus que leur conservation stérile. Je n’ai pas l’âme d’une bibliothécaire conservatrice. Je ne sais comment vous viviez, chère Virginia, avec vos bibliothèques mais quelque chose me dit que vous aimiez aussi les livres voyageurs. Votre relation au métier d’éditeur devait de toute façon vous y pousser. Après tout, dans la vie d’un lecteur, ce qui compte le plus souvent c’est le livre à lire plus que celui qu’on a déjà. La bonne nouvelle, c’est que j’ai fait plein de niches que je peux espérer remplir. Nombreuses de mes amies lectrices ne peuvent pas en dire autant. Pour une fois, le féminin l’emporte sur le masculin. Les statistiques sont indiscutables : sept lecteurs de romans sur dix sont des femmes. Suis-je donc idiote ? Selon ces chiffres et étant une femme, j’aurais dû garder sept fois plus de livres ! 

Marcelline ROUX

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