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CHELSEA HOTEL :

     Il y a longtemps que j’habite au Chelsea Hotel. La première fois, en 1974, j’avais seize ans, c’est Léonard Cohen qui m’a ouvert et je ne l’ai plus jamais vraiment quitté. Sur les photos, on voit que j’avais un faux air de Janis Joplin, les cheveux dans les yeux, ceci explique cela. Dans la bibliothèque de Premier Amour, il y avait des livres d’Allen Ginsberg, Jack Kerouac, Robert Crumb. Dans nos chambres d’échos, fredonnaient éméchés, ou gueulaient égarés, la guitare de Jimi Hendrix, le fantôme de Grateful Dead, les questions de Joni Mitchell, les réponses emportées par le vent. Je ne savais pas ce que je voulais, I need you, I don’t need you, je pratiquais le funambulisme entre le désespoir et la joie, bird on a wire, ça n’a pas tellement changé. Un jour d’hiver, au Chelsea Hotel, j’ai voulu faire comme Dylan Thomas, sauf que lui ne s’est pas raté, tandis que moi, trois jours après, j’étais de retour parmi les vivants, à la sortie du lycée. Je guettais Premier Amour, and that was called love by the workers in song. Nous étions déjà réconciliés quand Léonard est venu à notre rencontre à Dijon City. Assise tout en haut des gradins, je suis tombée raide dingue en live de l’homme au chapeau. A la fin, je lui ai dit que je préférais les beaux mecs mais que pour lui je ferais une exception. Il a souri. Toute la nuit j’ai arpenté les couloirs du désir dans Chelsea Hotel, oh Jesus, you’re my man !

Je ne l’ai revu que l’année dernière – bon, je ne l’avais jamais perdu, ni de l’oreille ni du cœur, mais là, en juillet dernier, je l’ai revu en chair et en os, en noir et chapeau. C’était au théâtre antique de Vienne et, bien que j’y sois allée en moto, cheveux au vent façon Easy Rider, on the road again, j’avais très peur que ce soit le rendez-vous des antiquités, justement : trente-cinq ans avaient passé, le souffle avait tourné court pour beaucoup d’entre nous, et j’avais lu qu’il faisait cette tournée européenne par nécessité, sa manageuse l’ayant laissé sur la paille, que c’était la seule raison qui l’avait fait descendre de sa montagne californienne, quitter le monastère bouddhiste où il vivait depuis des années sous le nom de Jikan, « le silencieux » - pour un chanteur, quelle profession de foi, me disais-je. Et puis, le bonheur, ou plutôt la joie, dans cet amphithéâtre sur lequel le jour déclinait, nous avions tous vieilli avec lui. Oui, nous étions venus avec nos enfants, voire nos petits-enfants, mais nous n’avions pas d’âge. Le passé et le présent circulaient librement dans la musique et dans la voix. His heart was still a legend et l’harmonie régnait, le recueillement, l’humour, la paix : pour Léonard Cohen, nous étions tous devenus des moines zen.

Autrefois, au Chelsea Hotel, on accueillait gracieusement les artistes fauchés. Certains sont restés ainsi des années aux frais du prince. Ce n’est certainement plus le cas, oh non, même quand on a été plumé par un producteur avide. Mais dans la chanson, on peut encore trouver refuge et se consacrer au plaisir, à la beauté. L’homme au chapeau me l’a confirmé de sa voix magique : il y aura toujours une chambre pour moi, au Chelsea Hotel.

 

Camille LAURENS

 

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