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DAY NUMBER 47 :

30 Septembre 1931 -30 Avril 2017 : Chère Virginia, vous vous préparez à quitter l’été de Rodmell. Votre journée est tout en grisaille comme la mienne qui s’annonçait printanière. Vous appréhendez le retour vers Londres. La sortie de votre livre Les Vagues suscitera des critiques qui vont vous tendre « comme une corde de violon ». Vous contemplez les paniers de pommes, les dahlias jaunes en fleurs et tous les papiers qu’il vous faut trier avant votre départ. En écho, je regarde, par la fenêtre, le cerisier plein de fruits verts et je sais que j’ai beaucoup de paperasses à remplir pour officialiser ma vie en célibataire. J’ai planté ma table d’écriture au milieu du salon et du coup, j’ai deux chambres à moi ! Côté Une chambre à soi, je double la mise ! En vérité, toutes les pièces sont à moi désormais. Ce ne sera une victoire que si je parviens à y noircir des pages plutôt que d’y broyer du noir. J’ai commencé la journée par un grand ménage en l’honneur d’une coutume japonaise qui consiste à sortir de la maison tout le mobilier et nettoyer murs et sols pour quitter l’hiver et son confinement. Je ne vous importunerais toutefois pas avec ma table rase domestique si tout cela ne faisait un autre écho plus inquiétant : les électeurs de mon pays font table rase du passé et semblent vouloir porter à la présidence une femme qui ne partage en rien vos combats féministes. Que penseriez-vous de cette époque ? Comment réagiriez-vous, vous qui avez œuvré aux réunions de la Women’s Guilde pour le vote des femmes, imaginé La Société des marginales, multiplié les conférences devant les ouvrières, pour qu’elles réclament de l’argent et une pièce à elles. Vous adoriez discuter avec vos amis homosexuels du groupe de Bloomsbury et avez eu une longue histoire d’amour amitié avec Vita Sackville. Comment comprendriez-vous que nous laissons s’exprimer l’homophobie, les propos racistes, la peur de l’autre, du réfugié ? Vos articles, vos lettres, vos réunions, vos combats sont-ils désormais lettres mortes ? Si je poursuis dans cette veine, je vais finir par saluer votre suicide dans l’Ouse. Le progrès de humanité n’a toujours pas eu lieu. A peine soixante-dix années après la deuxième guerre mondiale, on joue avec le feu. Vous parlez de crise économique en cet été 1931, nous en traversons une autre, qui se répète inlassablement tant l’oligarchie s’aveugle à ne pas sentir le désarroi et la colère qui montent. Cette cécité des dominants réduit de plus en plus de gens à la pauvreté. Certains doivent tout quitter, tout perdre, pour se voir refoulés, accusés. Notre pays a perdu le sens de sa force et se laisse flatter par de bas instincts. Qu’auriez-vous écrit face à ce faux bégaiement de l’histoire ? Le choix électoral entre un mouvement extrémiste et un miroir aux alouettes m’inquiète. Je sens que le pouvoir de la finance ne desserre pas son étau et qu’il veut récupérer jusqu’aux dernières miettes. Comment soigner, éduquer, préserver l’autre et la terre, quand seules les banques décident ? Tout doit, soit-disant, devenir flexible, flou pour satisfaire ceux qui ont déjà. Vous avez tenté de traverser des périodes difficiles de l’histoire. Avec Léonard, engagé au Labour Party, mouvement fondé en 1900 avec le groupement des syndicats, vous espériez la nationalisation des moyens de production et la redistribution des richesses. Cela, hélas, semblerait ringard à la plupart de mes contemporains. Dans Trois Guinées, vous écrivez que la vie privée et publique sont inséparablement liées, que la peur intime et publique aussi, que l’écriture, même si elle brasse les titres des journaux, l’agitation vaine des états, est subversion. Elle lutte contre les discours dominants officiels et la conception rétrograde et dangereuse de la société qu’ils véhiculent. C’est un espace clandestin de résistance intérieure au même titre que les grèves pacifistes. « Par lampées et par saccades », vous mettez en scène la parole inquiète et humble des petites gens contre les vociférations hitlériennes. Vous réactualisez la figure d’Antigone, celle qui agit malgré les lois de Créon. Ce matin, sur Facebook, quelqu’un publiait : « Il fait noir au pays des Lumières ». Virginia, je m’accroche à votre journal comme à une balise.  Il va falloir beaucoup lire, écrire, agir et manifester pour rallumer les lumières éteintes.

Marcelline ROUX

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