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GERARD RONDEAU, YVES BONNEFOY : CARNET 14 :

Un soir de retour du jardin, j’allume la radio et soudain la voix que j’entends me semble familière. Je me concentre un peu : plus de doute c’est bien le photographe Gérard Rondeau qui parle de la Marne. L’émission a dû débuter plusieurs minutes auparavant mais je parviens sans peine à deviner qu’un livre vient de paraître relatant une descente de la marne en péniche. Le travail de Rondeau m’a toujours touchée : ses livres de photographies n’ont rien à voir avec des recueils, des albums, ils se parcourent comme des journaux intimes, comme des histoires particulières. On sent la matière du film, son écriture à l’encre noire souvent tout autour du cadre raconte ce qui déborde de l’image, comme une voix qui dirait la personne derrière l’objectif, le regard, la présence. Cela peut sembler anecdotique à première vue comme ce voyage sur la marne vers Paris mais avec Rondeau c’est le cours de la vie qui est modifié. Il provoque le pas de côté, celui qui fait que nos vies ne se résument pas à des faits mais cachent de poétiques profondeurs. Il sait poser un regard sur les contemporains qu’ils croisent. Quand il habitait Reims, certains rémois sont entrés dans ses livres, devenant de ce fait des figures que l’on aime à deviner...Il a aussi suivi dans son atelier le peintre Paul Rebeyrolles, ou Yves Gibeau sur le chemin des Dames, chaque fois moins avec des visées documentaires que pour la beauté de la quête de ces individus secrets. Ce livre sur la grande rivière Marne attise immédiatement ma curiosité surtout que la voix de Jean-Paul Kauffmann accompagne celle de Rondeau. Je les savais amis mais là, ils ont vécu une aventure commune et chacun allait nous offrir le livre de ce voyage. Sur le net, le site de Rondeau permettait de commander son livre. J’ai dû patienter un peu et puis un matin, il est arrivé. J’ai d’abord tourné autour de ce beau livre, c’est ainsi que l’on qualifie les livres d’art....J’ai ouvert au hasard pour la joie de la surprise, des images qui venaient, puis très vite, j’ai eu envie de suivre le cours de l’eau avec eux : lire ce livre comme un roman d’un bout à l’autre. Un après-midi, j’ai embarqué sur la péniche. A chaque page, quelqu’un parle, quelqu’un est photographié à travers le cadre construit sur le pont du bateau. Chaque page est presque un tableau ancien laissant voir le paysage en arrière plan. Des vies passent, disent le fil de l’eau. Chacun semble tisser une relation avec cette rivière, à sa façon. A la fin du parcours, il me semble qu’une certaine humanité nous est redonnée. Et Rondeau n’est jamais loin, dans quelques petits clichés, on sent sa présence comme celle rassurante du champagne Gosset et tous les livres embarqués sont cités comme autant de pistes nouvelles, comme autant d’inscriptions, de références, de révérences à des auteurs qui forment à jamais le terreau fertile des hommes. Il n’y a plus qu’à attendre la prose de Kauffmann...et d’aller voir le film « un bateau sur la marne » et la croisière autour de ma chambre sera parfaite !

Je ne pouvais quitter ainsi le monde du paysage et j’ai entrepris de découvrir en toute innocence L’Arrière-pays d’Yves Bonnefoy. Je dis en toute innocence car ce poète est homme nourri de culture classique grecque et latine et je savais que je ne partirai pour la lecture de l’Arrière-pays sans autre bagage que ma spontanéité de lectrice. J’avais par hasard choisi le meilleur endroit pour me lancer dans ce périple supposé : un trajet en train de Paris à Nîmes. La route vers le Sud pour entrer dans ce texte éclairé par de nombreuses peintures italiennes, c’était parfait ! J’avais fait comme tout lecteur qui se respecte quelques hypothèses sur ce texte, désormais célèbre de Bonnefoy. Je pensai lire un traité sur la peinture, une réflexion savante sur les courants italiens...quelle ne fut pas mon étonnement de partir pour un autre voyage, celui proche du rêve, de la méditation sur l’arrière pays ou plutôt ce lieu qui nous échappe, ce lieu que nous entrevoyons parfois dans un paysage, au détour d’une route, d’un carrefour, cet endroit où l’on ne va pas mais que l’on pressent comme essentiel... La nuit tombée tandis que mon  train accélérait dans l'obscurité. J’étais dans les conditions idéales pour me laisser saisir par les phrases de Bonnefoy, phrases qui enveloppent, jouent avec les limites du réel pour tracer des voies nouvelles entre savoir et vie ressentie. Tout est imbriqué comme si le lecteur était invité à deviner, à chercher avec l’auteur une issue entre nostalgie du temps, éléments qui surgissent dans le présent et révision permanente des faits et des images pour trouver un point d’appui, de repos, d’apaisement. J’avais le même sentiment qu’à la lecture de La Gradiva de Jensen et d’ailleurs le texte lu dans l’enfance dont parle Bonnefoy semble en échos avec ce paysage de ruines de Pompéi et l’apparition d’une jeune fille sortie d’un bas-relief. Tout cela peut paraître confus, complexe mais bizarrement rien ne paraît plus évident que de suivre ce texte qui borde le monde du rêve. 

MARCELLINE ROUX (2011) 

 

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marcelline.roux@laposte.net

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