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DAY NUMBER 49 :

21 avril 1932 - 21 Mai 2017 : Vous venez de quitter Venise par le bateau pour arriver à Athènes. Qu’auriez-vous écrit sur les grands paquebots de croisière qui traversent désormais la Lagune ? Ces usines à touristes, qui polluent à l’arrêt plus qu’un million de voitures en marche,  vous auraient assurément horrifiée car déjà vous n’êtes pas tendre avec les allemands qui sont au Parthénon. Vous les voyez comme des « touffes grises », en sueur, conquérants, peu sympathiques. « Ils sortent comme des objets restés cachés dans une poche ». Je me demande si vous n’avez pas inconsciemment le pressentiment affreux de la catastrophe à venir. Pourtant rien ne semble pouvoir gâcher votre voyage. A 50 ans, vous parvenez à ressentir bien plus que jeune fille la cohérence et la force vitale du Parthénon et vous savourez les escapades muséales avec Roger Fry. C’est peut-être de ces partages d’idées sur les sculptures grecques, les poteries que naîtra votre envie de faire une biographie en 1940 de ce peintre et critique d’art, qui avait quelques similitudes avec John Ruskin, le grand inspirateur proustien. Vous êtes moins tendre avec sa femme Margery que vous comparez à un Yack, grande espèce de ruminant domestique à longue toison. Cette dernière est venue affublée d’une fourrure blanche voyante. Peu à peu, vous comprenez son complexe d’infériorité et votre plume envers elle sera moins venimeuse. Vous commentez même l’apport de ses remarques comme toujours raisonnables et bien informées. Quand vous les retranscrivez, elles paraissent toutefois bien anecdotiques. Vous avez 50 ans, les cheveux gris, dites-vous mais vous assumez pleinement cet âge. Vous n’hésitez pas à le décliner sur les registres de l’hôtel tandis que Margery s’y soustrait. Cela vous touche presque. En tous cas, vous ne sombrez pas dans la nostalgie de votre premier voyage en Grèce avec vos deux frères. Vous trouvez que votre regard de femme de 50 ans est plus juste que celui de la jeune fille que vous étiez, trop empreinte de mélancolie. En cela, vous n’êtes pas proustienne : votre présent ne vénère pas le passé. Je me demande comment vous voyagez. J’ai dû mal à vous imaginer trimbalant vos bagages, cherchant un hôtel, grelottante de froid dans des chambres mal chauffées et isolées et pourtant, vous faites de petites allusions à tout cela. C’est difficile même de vous voir au milieu des foules qui visitent avec vous les musées et avec lesquelles vous n’êtes pas tendre, vous moquant des statuettes blanches rapportées dans des banlieues pauvres et que l’on exhibera pour montrer qu’on y était. Sans doute, j’idéalise votre condition de vie depuis que je vous fréquente. Je n’ose croire que vous devez tout comme moi quand je suis en voyage, supporter la promiscuité, la foule, les chambres incommodes. Vous semblez tellement élégante sur les clichés que le contraste surprend toujours. C’est une grossière erreur de ma part. Il faut savoir secouer ses propres clichés et je dois tenter de vous découvrir à pied dans les rues bondées d’Athènes, à 19h, heure que vous appréciez justement pour son déferlement de gens, de femmes  brunes à la peau blanche, accompagnées d’hommes sémillants. Sans doute aussi, vous ne fréquentez pas que les restaurants de luxe et il vous arrive de pique-niquer sur une plage en bord de mer.  Cela me rassure en fin de compte. Je rentre moi aussi d’une grande marche, loin de la Grèce, mais dans la campagne ensoleillée. J’ai croisé une église du 11è siècle, mon petit Parthénon du jour. J’ai déjeuné assise dans l’herbe, sur le bord d’un chemin. Redoutant plus que tout le coup de soleil, j’étais sous un chapeau de paille. Un ami m’a dit que je vous ressemblais de plus en plus. Cette remarque m’a ravie.  Si je suis parvenue à vous voler quelques brins d’élégance même dans la situation inconfortable d’un pique-nique improvisé, alors ma journée est pleinement réussie. J’ai même eu l’énergie d’une cueillette de cerises, avec panier sur une échelle : histoire de donner une version woolfienne du baron perché. L’osmose me guette. Est-ce bien raisonnable ?

Marcelline ROUX  

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