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DAY NUMBER 50 :

  26 mai 2017- 26 Mai 1932 : Chère Virginia, nous atteignons notre cinquantième jour de partage. Je me suis fixée d’être en votre compagnie pendant cent jours et je mettrai, tôt au tard, ce défi à exécution. Je pense néanmoins que faire une pause à mi-chemin s’impose. Peut-être qu’inconsciemment, je n’ai pas envie de précipiter votre fin dans l’Ouse et qu’il m’est bon de rester en votre mois de mai 1932, en écho avec le mien. Il me fait signe en quelque sorte. Vous venez de traverser une période de dépression profonde : la mort de votre ami Lytton, le suicide de Carrington  sa compagne,  vous affectent. Vous considérez que les choses ont mal tourné : « une agitation tumultueuse au dehors » perturbe l’univers. Vous vous débattez entre pensée critique et pensée créative. Vous aimeriez faire de tout cela un livre mais vous perdez confiance. Cependant, au matin du 26 mai, « le poids qui pesait sur votre crâne a été brusquement enlevé ». « Peut-être est-ce le début d’un nouveau jaillissement. » Ce matin de mai, vous retrouvez la tête fraîche et tranquille, non plus tendue et agitée. Vous attribuez  ce soulagement revenu à vos discussions avec Léonard. Nos calendriers résonnent comme l’état de nos esprits. Je me sens également sur le point de sortir d’une longue et éprouvante traversée où les choses avaient vraiment mal tourné. Petit à petit, non pas grâce à mon Léonard, qui a injustement quitté la partie, mais grâce à la présence fidèle d’amis, je sors moi aussi avec une tête plus légère. Je n’ai plus qu’à attendre la survenue du jaillissement nouveau. Je ne vous cache pas qu’il commence à pointer son museau et qu’il faudrait que je lui consacre plus d’ardeur afin qu’il ne finisse pas dans l’ombre d’un tiroir. Je n’ai pas, loin s’en faut, votre capacité de travail. Je ne voudrais toutefois point vous vexer. Vous seriez capable de m’envoyer une de vos lettres cinglantes qui mettrait à mal nos cinquante futurs jours. Je prends donc toutes les précautions oratoires pour maintenir notre lien. Je ne vous fais aucune infidélité : je ne pars par courir dans les pages d’un autre écrivain. Je vais seulement tenter de donner du souffle à une Vita Nova solo. Je ne sais encore combien de temps cela me prendra. Je serai peut-être de retour plus tôt que prévu : le projet peut s’avérer infécond ou trop ambitieux. Je sais que vous êtes femme à mener de front articles, lectures, écriture romanesque, le tout avec brio, mais je ne suis pas de  votre acabit. Nos cent jours me requièrent à la table très souvent et la Vita Nova risque de se métamorphoser en vulgaire Vita Beta si je n’y prends garde. Soyez certaine que vous ne serez point oubliée. Vous êtes d’ailleurs pour beaucoup dans l’émergence de ce nouveau projet et je vous en remercie. De toute façon, vous étiez là avant lui, vous le serez après. Disons que nous nous accordons quelques jours de vacances, à la vieille de l’été, histoire de voir comment nous allons l’une sans l’autre et nous serons tout heureuses de nous retrouver. Vous avez un énorme avantage sur moi, vous n’aurez pas vieilli d’un iota et je vous retrouverai en mai 1932, identique à vous-même. J’ai choisi un moment de prairie pour vous annoncer notre temps de jachère. Les herbes s’y courbent joyeusement dans la lumière, manière d’acquiescer à ma décision. Au bout de cette étendue verte passe une rivière qui s’appelle la Mer. Par ce nom, elle est nécessairement la protectrice maternelle de toutes les rivières. Confions-nous à elle, comme vous l’avez fait à l’Ouse,  et voyons où son courant emporte nos vagues de vie ! Les scabieuses envahissent le pré en ce joli week-end de mai : non seulement ce sont des fleurs bonnes pour la peau (elles m’éviteront de vieillir trop vite et vous me reconnaitrez peut-être à mon retour),  mais sont aussi connues pour leur vertu respiratoire. Prenons l’air l’une et l’autre ! Je vous dis à  bientôt, très chère Virginia. Vous me manquez déjà.  

Marcelline ROUX

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