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ENTRETIEN AVEC LA ROMANCIERE CAMILLE LAURENS :

La sortie d’un roman de Camille Laurens est toujours un évènement. « Romance nerveuse » est sans doute l’un de ses meilleurs. Beau style agrémenté de beaucoup d’esprit, sens de la formule, comique de situation, réflexion profonde sur le monde qui est le nôtre, constat sans appel sur nos vies affectives et, évidemment, toujours cet amour indéfectible des hommes, de l’homme aimé, de l’élu à la fois nécessaire et toujours décevant… 

Archibald Ploom : Au fond au terme de "Romance nerveuse" on se demande ce qui tisse soudain un lien si fort avec quelqu'un qui est un inconnu au départ...

Camille Laurens : C'est vrai et il n'y a pas de réponse ! Le lien qui se noue soudain avec un(e) inconnu(e) reste un grand mystère : pourquoi lui (elle) et pas un(e) autre? Pour moi, la rencontre est d'abord celle de deux inconscients - et donc, souvent, de deux souffrances. C'est le cas de ces deux personnages : sans le savoir consciemment, ils ont en commun un traumatisme ancien, une même blessure. C'était aussi le cas d'Arnaud et Hélène, dans Ni toi ni moi. Ce qui fascine chacun dans l'autre, c'est, en miroir, sa propre folie, sa propre angoisse. Ensuite, vogue la galère! Cela nous échappe, c'est ce qui est beau…et inquiétant. 

Archibald Ploom : Parmi tous les personnages masculins qui traversent vos romans, celui de Luc – le personnage principal de « Romance nerveuse » - est particulièrement haut en couleurs, il ne semble pas attacher beaucoup d’importance aux codes sociaux, aux règles que nous respectons tous pour vivre ensemble… 

Camille Laurens : En effet, Luc a pour activité principale la transgression de tous les interdits, il semble indifférent aux codes qui régissent la vie sociale et privée : excès de vitesse et de bruit, incivilité, infidélité, addictions, inconstance…Il fait ce qu'il veut, il dit ce qu'il pense sans jamais se soucier d'autrui. Cela le rend à la fois insupportable et fascinant, car en chacun de nous sommeillent la toute-puissance de l'enfant et l'insolence transgressive de l'adolescent. Certes, le développement civilisé nous impose de dépasser ces étapes pour devenir des adultes responsables, mais le charme d'une telle tentative de liberté est puissant, bien qu'illusoire et destructeur. 

 Archibald Ploom : Par certains côtés, ce roman est aussi un reportage passionnant sur la vie d’un paparazzi, car Luc est l’un des meilleurs shooters de la place de Paris au moment où la narratrice entame cette histoire d’amour avec lui…

Camille Laurens : Oui. Le paparazzi est un personnage très contemporain dans une époque où l'image prime, où chacun veut son "quart d'heure de célébrité", comme disait Andy Warhol. Il incarne notre société de l'exhibitionnisme et du voyeurisme décomplexés, qui crée ces nouveaux métiers. Le paparazzi, c'est la version dévoyée du journaliste, du photographe et du détective, un idéal abâtardi d'art et de vérité au service d'un monde superficiel et frivole. C'est la forme moderne et urbaine de l'aventurier, qui aime l'action, la compétition, l'argent et flirte toujours avec les limites de la loi. A cet égard, il est emblématique de notre époque. Mais j'ai voulu montrer aussi l'envers du décor : l'ennui de l'attente, les compromissions, la souffrance inconsciente que cela induit.  

Archibald Ploom : On a d’ailleurs un peu l’impression que ce traqueur est aussi un homme traqué… par son histoire.

 Camille Laurens : Oui. S'il traque l'image cachée, interdite, s'il viole l'intimité des autres, c'est parce que la sienne a été terriblement blessée dans l'enfance et que personne ne s'en est ému 

Archibald Ploom : Finalement, on ne devient pas paparazzi par hasard… 

Camille Laurens : Pas Luc, en tout cas. Ce regard du zoom qui grossit tout et se focalise sur les secrets, c'est d'abord celui de sa mémoire et de son fantasme. Même le mot "paparazzi" a un sens caché. Les strates de la langue ne sont pas sans rapport avec l'inconscient, comme vous le savez. 

Archibald Ploom : Du point de vue de la technique narrative vous avez choisi habilement de dédoubler votre narratrice avec le personnage de Ruel qui semble analyser cette situation amoureuse avec une espèce de détachement ironique. 

Camille Laurens : Face à cet "homme sans gravité", la narratrice se sent elle aussi déboussolée, elle perd le nord. Une part d'elle-même est attirée, séduite ou sidérée par lui, une autre se tient à distance, en observatrice ironique, très cérébrale. Je crois que nous avons tous fait un jour l'expérience de ce clivage intime, entre sensibilité et intelligence, instinct et raison, corps et esprit. On voit parfois en ce double nommé Ruel une sorte de surmoi, mais je ne la conçois pas exactement ainsi, car elle n'est pas une instance morale, elle ne juge pas, elle s'efforce de ne pas être trop normative. Elle représente davantage une conscience lucide qui cherche le bien de la narratrice, un garde-fou (un garde-folle) ou un ange gardien, mais avec de l'humour. La narratrice retombe en adolescence, et Ruel essaie de la protéger des conduites à risques inhérentes à cet âge, sans pourtant l'en blâmer complètement. 

 Archibald Ploom : Il y a un passage où la narratrice part à Londres avec Luc. On a presque l’impression qu’elle s’est transformée en James Bond’s girl ? C’est très loin de l’idée de l’écrivain qui travaille tranquille dans son coin.

 Camille Laurens : Votre comparaison est aimable. En réalité, la narratrice est plus proche de Sancho Pança escortant Don Quichotte dans un combat sans issue, ou d’un des Pieds Nickelés. En même temps, il y a chez Luc un côté « grand reporter » qui est indéniable, donc la narratrice a aussi un petit côté Milou. L’écrivain travaille dans son coin, c’est vrai, il a besoin de solitude pour travailler, mais la matière de ses livres est la vie, et une part importante de la vie est dehors. J’aime ce mouvement de va-et-vient entre la vie intérieure et le monde extérieur. Où est « la vraie vie », c’est l’une des questions de ce roman.

 Archibald Ploom : Ce Luc a des côtés franchement dévastateurs… Le soin des autres n’est pas une seconde nature chez lui ! Comment une femme peut-elle s’attacher à un pareil individu ? 

Camille Laurens : D'une part, il a aussi des côtés charmants : sa séduction physique, sa sensualité, son humour. Déjà, ce n'est pas rien pour une femme (pour un homme non plus, je crois!). Il la surprend toujours, avec lui elle ne s'ennuie pas, elle aime sa "folie". D'autre part, ils ont en commun une même blessure. Luc est comme attardé dans le passé, et son éternelle adolescence mobilise la fibre maternelle de la narratrice, d'autant qu'elle a dix ans de plus que lui. Elle lui pardonne beaucoup (trop?), mais en la forçant à dépasser les apparences et les usages sociaux, il lui révèle quelque chose d'une vérité humaine indicible; or, elle est écrivain, et la vérité intéresse les écrivains. Enfin, je songe à la définition que Dostoïevski propose de l'amour : c'est "donner à quelqu'un le droit de vous faire du mal". Il y a du sadomasochisme dans leur relation, c'est certain, mais il est réciproque : elle aussi le fait souffrir par la maîtrise qu'elle a du livre à venir. C'est une relation plus égalitaire qu'il n'y paraît. Du reste, on ne s'attache pas seulement aux qualités de quelqu'un; la fragilité, l'excentricité, la sensibilité peuvent compenser d'atroces défauts, et les bad boys ont encore de beaux jours devant eux! 

Archibald Ploom : Vous faites référence à Jacques Roubaud dans ce roman. Est-ce un poète qui compte beaucoup pour vous ?

Camille Laurens : J’aime surtout Quelque chose noir, parce que ce sont des poèmes de deuil, que l’auteur a écrits après la mort de sa femme. Chaque phrase me touche. Ce qu'il écrit à son épouse - "Quand ta mort sera finie, je serai mort", je le dis à mon fils Philippe. La mémoire et la langue gardent présents les absents.  

Archibald Ploom : Ce roman est aussi truffé de références musicales : Barbara, NTM, Alain Souchon, Charles Trenet et Lucienne Delyle. Vous écoutez beaucoup de musique ? De chansons françaises ? 

Camille Laurens : Oui, j’aime beaucoup la chanson – surtout française parce que je suis très attentive au texte, mais aussi anglaise ou américaine (Léonard Cohen, Tom Waits, le rock, le folk). Les titres de mes romans soit proviennent d’une chanson (de Guy Béart pour Dans ces bras-là, d’Alister pour Romance nerveuse) soit évoquent cet univers (Romance). Et tous mes romans sans exception contiennent des paroles de chansons. C’est pour moi le moyen de susciter des émotions en live, si je puis dire. Je les intègre souvent sans guillemets au texte, elles font partie de l’univers affectif que je souhaite partager avec le lecteur, elles sollicitent une mémoire commune, plus ou moins lointaine selon les âges : une chanson, c’est un petit pan d’histoire et de sentiment qui survient d’un seul coup, comme un refrain jaillit d’une fenêtre ouverte et nous touche par surprise alors que nous passons dans une rue. 

Archibald Ploom : Ecrivez-vous en écoutant de la musique ?

Camille Laurens : Non, ou très rarement. En fait, la musique m’empêche d’écrire, car elle contrarie mon rythme personnel. J’écris à l’oreille, je me relis à voix haute, je passe tout au « gueuloir » flaubertien, le silence est donc mon meilleur allié. En revanche, en amont j’écoute des chansons, de la musique classique (surtout baroque, surtout Bach) ou de grandes voix d’opéra pour me préparer à l’écriture de certaines pages. C’est alors la musique choisie qui oriente la tonalité du texte, qui me donne le la.

 Archibald Ploom : Y a t-il des titres de rock que vous ayez particulièrement aimés ? Correspondent-ils à des moments particuliers de votre vie ?

Camille Laurens : A quinze ans, j’étais folle de Jim Morrison, de sa beauté (déjà dévastée) et de sa voix. Je suis allée à son enterrement. J’écoute toujours les Doors, Love her madly, This is the end, Riders on the Storm. Adolescente, j’écoutais Jefferson Airplane, Led Zeppelin, Jimi Hendrix, David Bowie, Grateful Dead, les Who, les Rolling Stones… et les Beatles bien sûr. Chaque morceau m'évoque un moment de ma vie, depuis les boums garage jusqu'aux voyages à Amsterdam ou Londres avec Premier amour : don't you love her madly, don't you need her badly 

Archibald Ploom : Votre fille, qui a quinze ans je crois, vous a-t-elle fait découvrir de nouveaux horizons musicaux ? Qu’écoute-t-elle ? 

Camille Laurens : D'abord, je suis émue quand elle écoute ce que j'écoutais à son âge : les Beatles et Les Doors sont éternels. Et puis elle fait de la guitare(classique et électrique), j'adore quand elle joue Dont' you cry tonight des Guns and Roses. Je découvre avec elle des groupes des années 80-90 que j'ai totalement zappés parce que je vivais alors au Maroc : Guns and Roses, donc, mais aussi Cake ou The Smiths, que j'adore. Ces temps-ci, elle écoute beaucoup Beck, Scissor Sisters, les XX, Florence and The Machine, La Roux, Mark Knopfler. Elle aime beaucoup l'anglais, et les chanteurs français ne semblent pas la passionner : un peu de Yelle, c'est tout!

Archibald Ploom : Comment travaillez-vous ? Tôt le matin ? Tard le soir ? Dans la journée ? Vous retirez-vous du monde quand vous commencez un nouveau roman ? 

Camille Laurens : Je travaille quand je peux et quand j'en ai envie. Il faut que le désir et l'emploi du temps le permettent conjointement. Dans la pratique, ça peut donc être le matin, l'après-midi ou la nuit. La seule condition, c'est le calme, et même la solitude : je n'écris pas aussi bien quand je ne suis pas seule dans l'appartement, même si je suis enfermée dans mon bureau. Il faut dire que je lis à voix haute, que je bouge beaucoup - je circule, comme si j'avais besoin de m'éloigner du lieu physique de l'écriture, puis j'y reviens. Je préfère donc que mes petits rituels névrotiques restent sans témoins.

Quand je suis vraiment lancée dans l'écriture d'un roman, je ne pense plus qu'à ça : je suis retirée du monde même quand j'ai l'air d'y être. 

 Archibald Ploom : Pensez-vous qu’un jour l’un de vos romans sera gratifié d’un happy end ? 

Camille Laurens : "Les gens heureux n'ont pas d'histoires", dit-on. Le roman raconte le monde - intérieur et extérieur -, et j'ai beau regarder intensément ce qui se passe, je ne vois jamais de happy end! De beaux moments, oui, des instants de joie, de sensualité, d'abandon, mais balayés par un mouvement général de néant. C'est d'ailleurs cette toile de fond noire qui nous permet de vivre, de créer, d'exister pleinement.

Le roman est d'essence testamentaire, sa lecture a lieu "après", est une ressaisie d'un passé éteint. Je pense que mes fins sombres imitent notre propre fin. A moins de croire en un au-delà paradisiaque, nous ne connaissons pas de happy end. Qu'il y ait des "happy hours" n'est déjà pas si mal. 

Archibald Ploom : La lecture de vos romans n’aboutit-elle pas au renoncement de la vie à deux ? Je veux dire au long cours… Ce sont toujours des histoires assez courtes. Sagesse de l’instant présent ? 

Camille Laurens : Vous exagérez! La narratrice de Dans ces bras-là, comme celle de L'amour, roman, a été mariée pendant plus de quinze ans. Mais en effet, le malentendu fondamental entre les sexes est au coeur de mes derniers romans. Je vous renvoie à ce que dit Jacques, l'amant psychanalyste de Ni toi ni moi : une histoire d'amour est comme une pièce de théâtre; pendant le temps de la représentation, vous jouissez du spectacle, vous en épousez toutes les émotions, et pourtant vous savez bien qu'il ne va pas durer, que bientôt ce sera fini. Le "carpe diem" d'Horace n'a pas pris une ride, si je puis dire.  

Archibald Ploom : Au fond, que vous a appris l’amour ? 

Camille Laurens : A cueillir le jour, justement. Plus largement, l'amour m'a appris à ne pas trop lui demander. Depuis que je sais le distinguer de la passion, depuis que j'admets son besoin (par moments) de silence, de distance, de secret même, nous nous entendons beaucoup mieux, l'amour et moi.

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