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DAY NUMBER 51 :

Vendredi 8 septembre 2017, Vendredi 8 juillet 1932

Je vous avais promis, chère  Virginia, une pause estivale. J’ai tenu parole. J’ai passé l’été loin de vous à gambader du côté des étangs, à croiser des libellules, oubliant les phalènes. J’ai remis du vert sur le portail de la maison, négligeant la chambre à soi. J’ai observé Lili et Mimi, deux tortues dans l’herbe du jardin, sans comparaison aucune avec vos promenades dans la campagne de Rodmell en compagnie de Flush, votre épagneul.  Des voix sur France culture ont tenté de me rappeler à votre bon souvenir. Avoir raison avec Virginia Woolf était un titre d’émission plutôt séduisant mais je n’ai pas succombé. J’ai laissé votre journal, ce gros pavé rose, tranquillement refermé sur l’étagère de ma bibliothèque. Côté pages, j’avais de quoi m’occuper : des corrections d’épreuves, un poème autodaté à composer chaque semaine et même un petit livre d’artiste sur les hérissons à écrire. Nous sommes début septembre et je me demande s’il est temps de reprendre ma vie avec vous. J’en étais là de mes tergiversations quand à l’occasion de la sortie de L’Agenda de l’écrit de Benoît Casas, dans une librairie parisienne, Jacques Roubaud échange quelques mots avec moi. Il me dit qu’il replonge dans de grands textes et que sa dernière lecture est Mrs Dalloway en anglais évidemment. Pour lui l’anglophile, lire un roman ne se fait que dans la langue de Shakespeare. J’ai compris le message : vous avez fomenté un complot avec le sieur Roubaud pour me rappeler à l’ordre. Vous saviez que je ne pourrais pas résister à un tel messager. Le soir même, je ressortais votre journal, en français, je l’avoue. Malgré les cours d’anglais, je ne peux vous suivre dans votre langue. Je vous retrouve l’été 1932, perdue, vous aussi, dans des corrections d’épreuves, espérant bientôt vous replonger dans  un roman. Vous avez envoyé un chèque à votre sœur Vanessa qui rencontre des soucis financiers. Vous allez la rejoindre à Monks House même s’il y a des puces. A Londres, de toute façon, vous vivez entre cafards et souris. C’est toujours étrange de vous représenter face à de banales difficultés quotidiennes.

                                                                                        (Crédit Image :  Cat Reverare)

Quand on est lecteur, on imagine l’auteur aimé à l’abri de telles vicissitudes. J’espère que vous ne tombez jamais dans les pommes, et pourtant vous confessez dans cette même page que cela vient de vous arriver et que Clive vous a aidée. Je rêve que vous passez votre temps face à vos feuilles, quand en fait vous êtes traversée par les ennuis de la vie : le manque d’argent, l’inquiétude pour votre frère, qui fréquente une fille de moralité douteuse, que vous qualifiez de « morue », fidèle à votre talent du coup de griffe, l’angoisse que certains livres de la Hogarth Press ne se vendent pas comme prévu. Le journal et la correspondance remettent les pendules à l’heure en dévoilant l’envers du décor. C’est finalement rassurant de sentir ce poids des choses dans la vie d’un écrivain. Cette démythification permet de mesurer le trajet parcouru par l’écriture pour emporter ailleurs, pour transmuer, transformer, décaler les signes de la vie : le sens profond de la littérature. C’est dans cette capacité d’extraire de la gangue de la banalité des œuvres comme les vôtres, que réside l’exploit. Bien évidemment, Léonard veille à protéger votre calme mais vous êtes suffisamment désobéissante pour coller à la vie concrète et réelle. Vos lecteurs le sentent et cela participe de l’osmose créée avec vos romans. Quelque chose de la sensation quotidienne, de la lourdeur du vécu reste accrochée à vos phrases. Loin d’être un défaut, cela arrime et offre la possibilité de vous suivre ailleurs dans des explorations inattendues. Est-ce pour cela que vous tenez un journal ? Pour lester votre écriture ? J’aime cette hypothèse. Les phalènes s’envoleraient trop facilement sinon. Ayons les pieds sur terre, chère Virginia, puces, cafards et souris n’ont qu’à bien se tenir !

Marcelline ROUX  

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