Partager cette chronique:
La librairie.com Amazon Babelio Decitre Fnac Nolim Sauramps Mollat La Procure Ombres blanches
DAY NUMBER 53 :

  Mardi 26 septembre 2017 - Vendredi 16 septembre 1932

«Mes cuisses ont retrouvé leur souplesse ; tous les nerfs ont cessé de se raidir. » Quelle chance, vous avez, chère Virginia, car le nerf de ma cuisse gauche a décidé de se coincer me laissant deux choix : marcher ou rester allongée. Pas facile dès lors d’écrire, lire ou conduire. J’ai posé votre pavé rose à hauteur de mes yeux sur une étagère et suis face à vous. En ce jour, vous êtes perturbée à l’idée que l’on publie une photographie de vous où l’on voit justement vos jambes. Vous trouvez que cela entame votre intimité et qu’en plus sur ce cliché, vous êtes laide et mal fagotée. Les jambes nous posent, à toutes deux, problème. Qu’avons-nous donc à nous crisper sur nos guiboles comme deux échassières maladroites ? Pour vous, leur exposition est insupportable,  pour moi leur incapacité à m’offrir l’assise m’oblige à un dopage aux antalgiques. Il m’amuse de tisser des liens entre nos situations respectives : vous détestez être fixée sur un cliché et moi sur une chaise. C’est un peu comme si je ne pouvais qu’aller de l’avant ou prendre perpétuellement la poudre d’escampette et que vous ne pouviez accepter que l’on arrête une vision de vous. Nous bloquons l’une et l’autre sur l’arrêt et la pause. Cela me rendrait presque sympathique la crise de sciatique. Du lit, j’aperçois les feuilles du cerisier qui commencent à roussir. Là encore mes jambes sentent l’appel de la forêt. Je teste l’écriture dans sa version allongée, après tout, Proust y arrivait bien. L’horizontalité de la ligne offre une certaine osmose avec le texte en train de se dérouler. J’avoue cependant ne pas être convaincue par la posture proustienne. Le surplomb face à la page m’est indispensable, il invite le surmoi à ne pas baisser la garde. Me faudrait-t-il plutôt investir dans un pupitre vertical à la Montaigne ?  Cela demande une certaine endurance de se maintenir debout comme tout rêve de verticalité d’ailleurs. Il faudrait que je propose à l’écrivain Bernard Bretonnière, grand amateur de listes, d’établir celle des auteurs qui écrivent allongés et celle de ceux qui écrivent debout. On pourrait déceler si la position influe sur le style. La longueur des phrases proustiennes est-elle favorisée par le coucher du stylo et la brièveté des chapitres des Essais par les déambulations circulaires nécessaires à Montaigne dans sa Tour librairie ? Vers où vais-je courir ? Auprès de qui vais-je me coucher ?

Voilà les questions que je devrais surtout me poser pour tenter de débloquer ce nerf qui ne veut plus me laisser d’autres choix de position. Il me serait aussi possible d’examiner tout ce qu’une partie de jambes suggère ? Mais comment alors terminer innocemment ? Là est le défi. La perspective grivoise de ces révélations embarrassantes vous aura peut-être faite sourire chère Virginia et fait oublier votre vexation. Qui sait même si vous n’allez pas trouver que vos jambes ne sont pas si immondes ? En cette affaire, le point de vue l’emporte. Je suis certaine de trouver nombres d’auteurs qui alimenteraient le fameux fantasme d’aller voir sous les jupes des filles. Ont-ils écrit debout ou couchés ces lascars-là ? Il est bon que je finisse au plus vite cette chronique, la codéine doit produire des effets aphrodisiaques insoupçonnés. A moins que la posture debout n’invite finalement qu’à aller se coucher. J’abrège donc ce face à face pour rejoindre la vue en contre plongée de mon cerisier. Celui-là ne cache rien sous ses jupes, enfin si à la vérité : des oiseaux. La boucle est bouclée. C’est fou ce que l’empêchement du corps rend la pensée vagabonde. Je n’ose dire qu’il faudrait y goûter plus souvent car la douleur ne fait pas bon ménage avec la savoureuse légèreté de l’être. L’insoutenable ne me tente guère, malgré ma grande estime pour Kundera. A la fin de votre 16 septembre après une belle journée de promenade dans la campagne anglaise, vous vous sentez comblée, nourrie, reposée et vous ne souhaitez plus rien d’autre que vous imprégner paisiblement de cette beauté et de devenir plus souple. Que tous mes nerfs vous entendent et suivent votre exemple!

Marcelline ROUX  

CULTURE-CHRONIQUE.COM encourage ses lecteurs à se rendre en librairie  afin de soutenir le réseau des librairies françaises. Vous pouvez aussi cliquer sur le logo "Lalibrairie.com", votre commande sera alors envoyée chez le libraire de votre choix. Enfin, hormis "Amazon", la plupart des librairies en ligne que nous vous proposons sont aussi des librairies de centre-ville que nous vous encourageons à découvrir. La santé du livre dépend de la santé des librairies. 

© Culture-Chronique --                                                

--  Les chroniques littéraires Culture-Chronique

--   S'inscrire à la Newletter       

--  Le twitter CULTURE CHRONIQUE       

Partager cette chronique:
Toutes Nos Chroniques
Rechercher par Auteur :