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MONK'S HOUSE : UNE VISITE CHEZ VIRGINIA WOOLF - CARNET 15 :

Rencontrer un auteur est une chose, aller visiter sa demeure en est une autre. Depuis longtemps, j’avais le projet d’aller sur les traces de Virginia Woolf, et plus précisément de visiter Monk’s House, sa dernière habitation de Rodmell, à une heure de Londres. Qu’est-ce qui provoquait cette envie ? La fréquentation de son journal, la lecture de la biographie de Carrington, le film The Hours, le groupe de Bloomsbury, tout cela à la fois. Il est des rêves qu’il ne faut pas accomplir, qui restent des points lointains inaccessibles, visions fugaces et tenaces, lumières qui éclairent secrètement notre chemin et d’autres qui prennent tout leur sens à être réalisés. A quel type de rêve appartenait Rodmell ?

Tout a bien commencé : mes premiers pas dans Londres furent du côté de Gordon Square, avec arrêt obligé sur un banc du parc, le regard vers les fenêtres du groupe de Bloomsbury. Rien d’extraordinaire, sauf qu’il faisait un vrai beau temps de printemps, les arbres étaient en fleurs et les jacinthes sauvages ponctuaient de violet le green alentour. Je n’avais dans mon sac aucun livre de Virginia, c’eût été trop facile. J’avais emporté Le Motif dans le Tapis d’Henry James, pour créer un contrepoint, tout en étant en anglaise compagnie. Heureuse prémonition ! Ce texte est une leçon de lecture ou plutôt un avertissement pour lecteur ! Selon James ou son alter ego d’auteur dans le livre, le sens d’un texte se dérobe à ceux qui cherchent comme des Sherlock Holmes à décrypter la littérature. Rien ne se produit si la rencontre émotionnelle initiale n’a pas lieu. Ainsi, résumerais-je brutalement ce texte qui narre la recherche d’un critique littéraire en proie à l’impossible dévoilement de  signification d’une oeuvre. Ce petit livre est digne d’une enquête policière qui ne livrerait aucune des clés attendues.

Dans le train qui me menait vers Lewes, j’étais donc avertie : rien ne serait donné aux chercheurs d’indices. 4 miles séparent encore Lewes de Rodmell, un taxi dont le chauffeur parlait français, m’amena à bon port. Devant la maison, un panneau indiquait : « Closed today ». Tout s’annonçait mal. Je renvoyais tout de même mon sympathique chauffeur, lui disant que je flânerais dans le village, lui donnant prudemment rendez-vous pour  la fin de l’après-midi. Je déambulais autour de la petite maison de moine. Un chemin menait à l’église et au cimetière, tout était calme et dans la cour de l’école attenante, je sortis mon sac à pique-nique, de nouveau sur un banc. Ce devrait être un signe anglais, tous ces bancs qui ponctuent le paysage, comme des invitations à la lecture. J’ai même remarqué que certaines personnes, après leur mort, font don de bancs. Une étiquette en métal signale leur nom et qualité, façon d’offrir aux vivants un temps en suspens, une assise salutaire. Comme il faut savoir s’arrêter, je pris donc ce temps. Je n’étais pas inquiète.

J’avais peut-être fait tout ce voyage pour simplement m’asseoir sur un banc, à la périphérie de Monk’s House, n’en déceler que ses aspects extérieurs près de l’église avec girouette de 1930. Un train passait de temps à autre dans le lointain, et la cour d’école désertée pour temps de vacances, inspirait la sérénité. Il n’y avait pas d’autre quête nécessaire, que celle d’être là dans les pas de Virginia qui avait des années plus tôt contemplé ce même endroit, craignant que la modernité gagne cette campagne. Toutes les maisons alentour semblaient construites pour donner une leçon d’Angleterre : aider tout un chacun à comprendre ce qu’est l’élégance du  luxe sans ostentation et un british garden.

Avant de quitter le fameux banc, je jetai quelques lignes sur une carte postale. L’idée était qu’un courrier parte de cet endroit, une trace tangible même si la maison devait demeurer secrète. Je glissai la carte dans la seule boîte rouge Royal Mail de Rodmell avec le sentiment d’avoir accompli ma mission. Je retournai innocemment du côté de Monk’s House. Le panneau était enlevé, et la barrière ouverte. 

Dès l’entrée, le jardin m’a saisie. Tout se passe là, dans cet espace végétal qui se montre tout en se dérobant, car en fait il se décline en cinq parties distinctes : les fleurs, la mare avec le magnolia, le verger, l’herbe pour les jeux et le potager en extrême limite. La maison se cache presque, collée à la ruelle. On y pénètre désormais par la véranda. Quatre dames anglaises sont installées dans chaque pièce à visiter. On pourrait croire qu’elles nous attendent pour le thé. Elles n’ont rien des médiateurs culturels d’aujourd’hui, elles sont là, prêtes à expliquer chaque objet de la maison, comme si elles vivaient là depuis toujours, sans rien avoir perdu de l’enthousiasme à partager cet endroit avec les visiteurs de passage.

Tout cela fait que l’on se sent entrer chez les Woolf comme s’ils venaient de s’absenter pour quelques jours et qu’ils vous laissaient vous promener en attendant leur retour. C’est de ce fait très émouvant de retrouver les tableaux de Vanessa Bell aux murs, la table et les meubles peints, le secrétaire avec le papier à lettres, la chambre avec la cheminée décorée et les livres dans les bibliothèques. Il y a même des fleurs dans les vases. On ne se sent pas du tout dans un musée. Cela paraît désuet, presque fragile : la toiture a l’air défectueuse, les murs extérieurs pas repeints depuis longtemps, comme une vraie maison.

Dans le jardin, une  anglaise ramasse les pétales fanés et discute avec ceux qui le souhaitent. Je passe et repasse dans la maison : du salon au gramophone avec les fauteuils enfoncés, au séjour avec la table et les six chaises au garde-à-vous, à la chambre de Virginia, pièce rapportée sur le côté de la maison comme le signe explicite d’Une chambre à soi. Cela aide-t-il à comprendre l’oeuvre ? Sans doute que non, mon cher Watson, mais cette obsession humaine à donner du sens à chaque détail, oui !

Les Woolf ont cherché avec peu à créer chaque moment : les meubles, le jardin, les peintures sur les murs en témoignent. Et plus encore au fond du jardin, comme le secret enfoui : la petite cabane d’écriture, avec le bureau rustique et le papier bleu. Juste à l’entrée, les claies pour les pommes attendent encore la saison. Quelques photos restituent des scènes de jardin : les transats au pied de l’arbre, les jeux de boules sur la pelouse, les discussions sur le désormais incontournable banc. La leçon est petite et immense à la fois de cette immersion chez Virginia : l’espoir d’un autre rapport au monde, même si cela est rude : ils vécurent longtemps sans chauffage et électricité, et la guerre approchait...

Bien sûr, je n’oublie pas que le 28 mars 1941, Virginia sombrait volontairement dans les eaux de la rivière mais quelque chose a résisté et nous appelle à ne pas renoncer à une certaine délicatesse. 

 

Pour les lecteurs :

Carrington de Michael Holroyd, Flammarion

Le Motif dans le Tapis de Henry James, Flammarion

Journal intégral de Virginia Woolf, Stock

Pour les voyageurs :

Monk’s House est à Rodmell, 1h05 de Victoria station, puis navette ou taxi. Attention, la maison n’est ouverte qu’à partir d’avril, les samedis et dimanches après-midi de 14h00 à 17h00 me semble-t-il…

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Ecrire à Marcelline ROUX

marcelline.roux@laposte.net

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