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ANTOINE SILBER POUR SON ROMAN "LE SILENCE DE MA MÈRE" :

Archibald Ploom : "Le silence de ma mère" c'est un titre assez explicite et en même temps on ne peut s'empêcher de sourire au second degré, la référence à Vercors ...

Antoine Silber : Ah, le titre… il s'est imposé presque de lui-même, vu mon sujet. Il était tellement adapté, explicite, oui. Quand j’ai commencé à écrire ce livre, je souhaitais être le plus clair possible, apporter un peu de lumière sur ces épisodes de ma vie que je voulais raconter. Je pensais à ma mère, je me demandais ce qui pouvait le mieux la caractériser, la définir. Son silence ! C’était ça. Ce silence me paraissait si éloquent.

Peu à peu cette idée du silence est devenue le fil conducteur, l’angle, l’axe de mon livre. Mais mon titre reflète aussi mon goût pour les jeux de mots, et le respect et l'admiration que j'ai toujours éprouvés pour Vercors, et les éditions de Minuit, auxquelles d'ailleurs j'ai envoyé mon manuscrit, qui m'a été retourné par la poste sans un mot.

Archibald Ploom : Décidément une frustration de plus !

Antoine Silber : Oui, mais il faut que je m’habitue, cela semble la règle dans le milieu de l’édition. Vous y rencontrez des gens merveilleux, mais en même temps, vous êtes confronté à un monde extrêmement cruel où on n’explique rien. Souvent, on ne sait même pas être simplement poli.

Archibald Ploom : Vous écrivez « On croit que la mort éloigne, mais c’est le contraire : la mort rapproche. » Ce livre est aussi le témoignage d’une distance que vous ne semblez parvenir à combler que très tard, presque à l’âge qu’avait votre mère à sa disparition.

Antoine Silber : Je voudrais d’abord préciser que si j’ai cherché à être le plus vrai, le plus juste possible, je n’ai pas écrit un témoignage, même si comme le dit Annie Ernaux, « rien de ce que j’écris n’est de la fiction ». J’ai écrit un roman qu’on peut appeler personnel, avec une esthétique, un style, un travail sur la forme… Ma mère est morte à 66 ans. J’en ai maintenant 64. J‘ai fait ce livre après avoir fait une analyse où ma mère apparaissait à chaque séance. Tout simplement parce que je découvrais que mes rapports avec elle, avaient été extrêmement peu satisfaisants, extrêmement silencieux et que je n’avais jamais réussi auparavant à  « penser » ces rapports entre nous.

En repensant à elle ainsi tous les jours, je la faisais pour ainsi dire revivre.  C’est vrai : on ne se fait jamais à la disparition de ses parents ! On se dit toujours, selon les mots de Bruno Durocher, un poète juif que j’aime beaucoup, - son vrai nom était Bronislaw Kaminski, il était né comme mon grand-père à Cracovie - : « Qui suis-je pour durer après la disparition des miens ? » Et c’est un peu, donc, comme si en pensant à ceux qui sont morts, on cherchait à les rejoindre ou à les faire revenir. Le lien souvent très distendu durant la vie est ainsi rétabli, plus fort que jamais !

Archibald Ploom : C’est un roman réussi car j’avoue m’être interrogé tout au long de sa lecture sur la relation que j’entretiens avec ma propre mère. Qu’avez-vous voulu communiquer à vos lecteurs à travers cette longue méditation ?

Antoine Silber : Si je le savais !

Je crois qu’on écrit pour faire le point, pour fixer ses pensées et en les fixant pour inscrire quelque chose dans la durée et dans l’espace. Et ainsi transmettre quelque chose qu’on suppose être beau ou intéressant… Mais on écrit aussi pour rendre hommage, pour pardonner, ou se faire pardonner. Mon livre en ce sens, mais je ne m’en suis aperçu qu’après l’avoir fini, est une sorte de kaddish à ma mère goy, puisque ma mère, elle, n’était pas juive.

On a toujours, en écrivant, une prétention exorbitante. On espère que ce qu’on raconte aura une valeur universelle, que le récit, somme toute banal de sa propre vie, pourra intéresser les autres. Alors à la lecture, s’ils se reconnaissent au moins un peu, dans les sentiments qu’on met à jour, on a la preuve qu’écrire n’est pas inutile.

Donc, merci.

Archibald Ploom : C’est aussi un livre très fort sur ce qui constitue un homme depuis l’enfance.

Antoine Silber : Au-delà du portrait de ma mère, j’ai voulu essayer de comprendre ce qui fonde la sexualité d’un homme, enfin d’un homme comme moi, ce qui lui donne naissance, où elle puise ses racines.

C’est un livre sur le « sexuel », un livre sur mon rapport aux femmes. J’essaie de montrer et d’approfondir le lien entre le rapport qu’a entretenu un homme avec sa mère et celui qu’il va avoir avec les femmes, comment celui-ci conditionne celui-là.

Je suis parti de mes souvenirs plutôt troublants, quand petit garçon, je demandais des caresses très précises à ma mère, qui me les refusait, heureusement…

Archibald Ploom : La scène onirique de l’inceste est très troublante, surtout. Avez-vous hésité à la placer dans « Le silence de ma mère » ? Cette scène révèle la complexité des sentiments et des désirs qu’un fils peut manifester vis-à-vis de sa mère.

Antoine Silber : Je l’ai écrite très vite, très naturellement, comme je le raconte. Ce rêve m’est apparu au cours de mon analyse, c’était comme la vision d’une scène primitive. J’ai tout de suite compris que cette scène allait être fondamentale : le rêve était si frappant, si étonnant, que le livre s’est du coup un peu fabriqué dans sa forme définitive à partir de ce moment-là, même si la scène elle-même n’arrive qu’à la fin.

Cela dit, ce n’est qu’un rêve. Ce n’est pas la réalité. Un rêve d’inceste n’est pas un inceste. Juste le souvenir d’un désir d’inceste. Il n’y a pas de passage à l’acte. Donc tout va bien.

Le désir incestueux d’un petit enfant pour sa mère ou le besoin qu’elle le caresse très précisément n’a rien d’une horreur. Il est, je dirais normal, naturel comme l’amour de la petite fille pour son père. C’est le passage à l’acte du parent sollicité qui est condamnable et condamné à juste titre dans toutes les sociétés. Claude Levi-Strauss a bien expliqué cela. Et la mère - ma mère - a eu la bonne réaction. Elle a dit à ce petit garçon – moi - : « Maintenant ça suffit ! »    

Elle ne lui autorise aucune transgression, elle bloque son désir, elle lui montre les limites à ne pas franchir, lui fixe les interdits, elle joue son rôle.

En même temps elle n’utilise pas de mots suffisants et c’est là que le bât blesse. Elle ne dit pas, elle n’explique pas comme Delphine Seyrig le chante dans "Peau d’âne", le très beau film de Jacques Demy : « On ne couche pas avec son papa ou sa maman ». Et si elle avait su me parler plus clairement, sans doute n’aurais-je pas eu besoin de ce recours à la psychanalyse pour trouver ces mots non dits. C’est tout le sujet du livre.

Archibald Ploom : Je me suis aussi beaucoup amusé en lisant « Le silence de ma mère ». Je pense en particulier aux mentions qui sont faites sur la relation que vous entretenez petit avec la taille de votre attribut masculin. Aucun garçon ne peut nier n’être pas passé par cette terrible angoisse. En même temps, j’ai trouvé courageux d’aborder cette question. Je ne crois pas que Rousseau ait eu le même courage dans ses « Confessions »…

Antoine Silber : Vous me citez Rousseau, merci encore, j’ai bien fait de venir !

Montaigne, lui, parlait de la petite taille de son sexe, il semblait en être assez marri…

J’ai toujours vu mon père nu, je comparais. J’attendais désespérément que mon sexe grandisse, ce qui n’est venu que très tard. J'étais obsédé par ça. Et j’étais impatient…  

Archibald Ploom : Le décès de votre mère est un moment fort de votre roman, particulièrement par l’effet qu’il produit sur vous. Le choc est si puissant que vous quittez « Le Nouvel Observateur » ! Ce fut un véritable cataclysme existentiel …

Antoine Silber : Un grand tournant dans ma vie. Tournant humain. Et tournant professionnel. Il a fallu que j’attende ce moment-là, à plus de trente-cinq ans, pour commencer à prendre mon destin en main. A sortir de ce double état de jeune journaliste prometteur et de petit garçon attardé.

Dans les deux ou trois mois qui ont suivi cet événement primordial, tout a basculé. J’ai quitté l’Obs parce que je ne pouvais plus, je ne voulais plus continuer à écrire sur l’actualité du monde, alors que la seule chose qui m’intéressait, c’était moi.

 Archibald Ploom : Vous auriez des raisons de vous plaindre de la nature de la relation que votre mère entretenait avec vous. Pourtant ce roman n’est pas à charge. Vous conservez pour votre mère une tendresse infinie.

 Antoine Silber : Elle a été le premier amour de ma vie, comme je crois qu’est n’importe quelle mère pour n’importe quel homme même si beaucoup le refusent ou l’ignorent. Mais cet amour, il a fallu que je le rejette et violemment, que je me sorte de ce rapport fusionnel que nous entretenions elle et moi, qui était comme une prison. Je lui en voulais. Et en vouloir à ses parents, à ceux qui vous ont mis au monde, ne pas les honorer, vous fait plus de mal à vous qu’à eux. Surtout une fois qu’ils sont morts.

 Archibald Ploom : Vous êtes un homme d’écriture, pourtant ce roman vous a résisté pendant des années.

Antoine Silber : Parce que ma mère me résistait ! Elle était ce mystère qui m’empêchait d’aimer d’autres femmes, d’aimer tout simplement. Ecrire, j’ai fait ça toute ma vie, mais je me gardais bien de plonger en moi-même,  c’est un peu comme si je me fuyais, comme si je cherchais un refuge dans l’extérieur …

 Archibald Ploom : La présence d’Anne dans le roman renvoie à l’introspection du narrateur. Ce personnage a-t-il constitué un biais qui vous a permis d’aller au bout de cette aventure littéraire ?

Antoine Silber : Oui d’une certaine manière, comme la psychanalyse m’a permis d’écrire, de poser les bases de ce livre, d’en affirmer les prémisses. Avant la psychanalyse, je n’arrivais pas à écrire. Je ne pouvais donc pas écrire ce livre-là sans incarner par un personnage, Anne, ce qui s’est passé pour que j’en arrive à pouvoir l’écrire, c’est-à-dire à sortir de ce silence qui durait, durait. Beaucoup de gens, de créateurs sont rétifs à l’analyse par crainte de perdre de leur créativité. Il y a aussi ceux qui prennent l’écriture pour une thérapie. Mais moi je ne crois pas qu’écrire guérisse de quoi que ce soit. Je peux témoigner en revanche, que l’analyse m’a fait du bien, et m’a permis de faire aboutir mes projets.

 Archibald Ploom : Le petit garçon que vous étiez, est à la fois fasciné par sa mère mais se heurte à ce silence, à cette absence d’un véritable échange entre eux.

Antoine Silber : Oui.

Je vous parle d’une époque, les années 50, où Simone de Beauvoir n’était pas encore beaucoup lue, où Françoise Dolto n’était pas encore connue, d’une époque où l’on n’imaginait pas qu’il faut parler aux enfants, les écouter et les faire parler.

Je vous parle d’une époque où les femmes portaient des bas couture. Où on roulait en 4CV ou en frégate. La pilule n’existait pas. Les femmes restaient à la maison, leurs journées étaient trop remplies par la cuisine et les enfants, pour elles c’était infernal et épuisant, tant physiquement que moralement. Elles ne travaillaient pas à l’extérieur surtout, ne voyaient personne, n’étaient pas informées, ne pouvaient pas donner leur avis.

La parole était tellement moins libre qu’aujourd’hui !

 Archibald Ploom : Ce silence qui a hanté la relation avec votre mère comment l’expliquez-vous aujourd’hui ?

Antoine Silber : Comme cela. On a tellement d’exemples dans ces années –là, de ces femmes mélancoliques qui attendaient toujours quelque chose qui n’arrivait pas. Ma mère était de ces femmes-là. Aujourd’hui, elle prendrait des médicaments, elle serait considérée comme dépressive. Heureusement elle aurait Facebook pour communiquer…

On vivait dans un village aussi. Il ne se passait rien, c’était le grand silence ; la vie dans les grandes métropoles qu’on vilipende tant, est en fait un formidable progrès, malgré tous ses inconvénients dont je suis bien sûr conscient.

Archibald Ploom : En lisant votre roman je me suis dit que c’était quand même plus simple d’être un homme avant 1967 et l’invention de la pilule, qu’une femme talentueuse mais submergée par les maternités…

Antoine Silber : Oui, c’est exactement ça. Les hommes avaient la belle vie alors. Tandis que les femmes de cette génération, les femmes au foyer, les femmes comme ma mère qui n’avaient aucune indépendance financière, ont eu une vie difficile, parfois angoissante. Et je crois que j’ai pris sur mes petites épaules un peu ou beaucoup de cette angoisse de ma mère !

 Archibald Ploom : Tout commence pourtant par une histoire d’amour très intense entre vos parents dans des circonstances très contraires. Votre père est un immigré juif polonais, votre mère une fille de bonne famille. Très vite la guerre arrive, ce qui va compliquer le début de leur histoire.

Antoine Silber : Une histoire très intense, oui ....Et l'angoisse n’empêche pas non plus que mes parents aient passé toute leur vie dans un rapport que je crois plutôt harmonieux.

Ma mère qui est catholique, baptisée, épouse mon père en 42, en pleine guerre, ce qui est un vrai acte de courage et la fâche avec ses parents. Mais elle ose. Elle n’a pas peur. Surtout, elle est amoureuse. Elle va rester amoureuse de lui toute sa vie.

La guerre, elle va la traverser tout le temps enceinte. Elle est une première fois enceinte en 42, elle a un enfant en 43, un autre en 44. Moi je nais en 47, ma petite sœur en 49 … Elle n’a pas de répit, elle sort de toutes ces années, épuisée. Elle qui aurait pu être un grand peintre, elle qui était une grande artiste, ne peut finalement choisir d’autre destin que celui de mère de famille.

 Archibald Ploom : Votre père était un homme au caractère bien trempé. Il fait preuve aussi de beaucoup de courage pendant la guerre. Il ne manquait pas d’humour non plus.

Antoine Silber : Un personnage formidable mais je ne vous en dirai pas plus sur lui ; il est le sujet ou l’objet de mon prochain livre. J’ai déjà commencé à l’écrire…

 Archibald Ploom : Quelle est votre méthode de rédaction ? Comment avez-vous abordé l’écriture de ce roman ?

Antoine Silber : Je prends des notes sur des petits carnets que je trimballe toujours sur moi et que je recopie tous les jours. Je recopie, je complète, je mets en place, je compose, je supprime, je lisse et je relisse. Et je peaufine. Cela dure des mois. Jusqu’au moment où je m’y mets vraiment. Là, en deux ou trois mois, j’écris vraiment et je termine.

 Archibald Ploom : Vous avez réussi ce défi que constituait la rédaction de ce roman. Comment vous sentez-vous à présent ?

Antoine Silber : Incroyablement bien. Il y a tout cet amour que vous envoient les lecteurs, les lectrices surtout, en vérité… Je suis très reconnaissant à celles et ceux qui me font l’honneur de me lire ! Beaucoup me disent qu’on me connaît mieux après m’avoir lu. Mais est-ce que ce n’est pas aussi pour cela que je l’ai écrit ? Pour qu’on me connaisse mieux ? Pour me faire connaître tout simplement ?

Des écrivains que j’admire, ont aimé mon livre aussi, c’est une reconnaissance que j’attendais et un grand plaisir. Des gens aussi différents que François Weyerganz, Dan Franck, Camille Laurens, ou Annie Ernaux. Quand Annie Ernaux, ma référence, mon modèle, me dit que mon livre l’a beaucoup émue, qu’il est le plus beau livre sur une femme qu’elle ait lu depuis longtemps, ça me fait quelque chose, vous imaginez…

 Archibald Ploom : Quels ont été vos auteurs préférés, les romans qui ont compté pour vous ?

Antoine Silber : Des auteurs juifs : Singer ou Chaïm Potok.

J’ai beaucoup lu d’écrivains américains : Saul Bellow, Raymond Carver ou John Fante. Japonais aussi : Inoué ou Kawabata.

En France, j’ai grandi avec Simenon dont la lecture m’a beaucoup appris. Et Modiano dont tous les livres me charment et me bouleversent.

 Archibald Ploom : Quel livre emmèneriez-vous sur la fameuse île déserte où personne ne reste jamais d’ailleurs ?

Antoine Silber : Sur mon île déserte, moi j’ai déjà toute une bibliothèque. Je vais dans la même île depuis 25 ans. Elle est en Grèce, dans le Dodécanèse. Elle s’appelle Patmos.

J’y pars le 9 mai, c’est-à-dire là, maintenant.

J’emporte notamment avec moi « Les années » d’Annie Ernaux (Gallimard), que j’avais lu trop vite à sa parution. Et ma dernière trouvaille : « Pff » d’Helene Sturm, (chez Joëlle Losfeld) qui est un roman très beau et très spécial, que je lis depuis trois mois très lentement, continûment mais... sans modération.

Cette année, je vais rester à Patmos jusqu’à la fin juillet. Je m’en irai au moment où les hordes d’estivants, comme on disait avant, arriveront et envahiront mon île. 

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