Partager cette chronique:
La librairie.com Amazon Babelio Decitre Fnac Nolim Sauramps Mollat La Procure Ombres blanches
CATHERINE CLEMENT, NICOLAS BOUVIER : LIVRES DE VOYAGEURS - CARNET 16 :

  On m’a prêté le livre de Catherine Clément « Mémoire ». C’est toujours étrange, pour moi les livres prêtés...soit ils entrent dans mon désir de lecture et me sont prêtés en connaissance de cause, soit ils tombent comme un cheveu sur la soupe. Il faut alors que j’aime profondément le prêteur pour me lancer dans leur découverte, mais l’amour ne suffit pas toujours... Souvent ce n’est pas le moment et alors, se produit cette horrible culpabilité de voir à côté du lit le fameux ouvrage prêté, toujours pas ouvert, et qui  me lance des regards accusateurs. Le passage d’un livre à l’autre participe du plus grand des hasards et pourtant supporte mal les intrusions fortuites....Catherine Clément n’entrait pas dans ce second registre : dès sa sortie, j’avais eu la curiosité de ce livre  mais j’avais laissé passer le temps... et voilà qu’il me revenait comme un cadeau.

Je n’allais pas louper cette seconde chance. J’en fus récompensée.

 C’est une traversée d’époque, disons du XXe siècle, rien à voir toutefois avec un pensum historique. Le titre l’annonce à sa façon, « Mémoire » au singulier, le lecteur embarque en effet dans la mémoire de Catherine Clément : ses soubresauts, ses approximations, ses partis pris...Rien pour convaincre des choix de vie, d’engagements, rien pour recréer artificiellement un parcours et donc écrire des Mémoires, plutôt la vivacité d’une femme, son humour, ses choix, ses confusions, ses engouements...Les chapitres se suivent sans vraiment se soumettre à la chronologie, ils arrivent au gré des souvenirs et pourtant, Catherine Clément ne perd jamais le fil dans son art de conter. Elle ne s’appesantit pas comme si la vie devait demeurer légère surtout quand les événements sont pesants et tristes : être petite fille juive française laisse nécessairement de douloureuses blessures mais le rythme de l’écriture comme le rythme de la vie emporte, revient, repart à petites touches comme pour ne jamais s’arrêter.

 Rien n’est oublié : mai 68, sa vie d’enseignante puis de journaliste, ses amitiés, sa vie au Quai d’Orsay, ses deux présidents Mitterrand, Chirac, ses grands hommes (Lévi-Strauss, Lacan), son mari Roderich, son frère Jérôme, ses pays d’adoption, l’Inde et L’Afrique. Tout est à foison et on se régale à circuler en passager clandestin dans les histoires qui nous sont données...Rien n’est caché, à la manière d’un Rousseau, on sent le souci de dire vrai mais la pudeur et une forme de respect vis-à- vis des autres l’emportent sur le déballage, si cher à notre époque. Pas question de régler des comptes ou de dévoiler des secrets intimes, juste donner le cours de la vie, les traces laissées par les vies croisées, le tout avec une énergie jamais démentie comme s’il fallait toujours rebondir, être curieux, sauter de l’un à l’autre sans trop s’attarder en chemin, et sauvegarder cet esprit frondeur et joyeux qui est la tendresse préservée pour la vie.  

 Comme un contrepoint masculin et j’aurais juré par pur hasard, j’ai ouvert le Quarto de Nicolas Bouvier. J’avais accroché sur ma bibliothèque une nouvelle lumière de lecture et ce gros volume de Gallimard semblait attendre d’être testé sous la lampe. Ce que je fis sans arrière-pensée et maintenant, rédigeant cette chronique, je perçois que tout me poussait vers lui. Ce livre répondait à sa manière à « Mémoire » de Catherine Clément. J’ai ouvert le pavé par la fin, du côté de La Chambre Rouge et de Routes et Déroutes qui forment en quelque sorte les souvenirs familiaux du voyageur. Bingo, déjà un lien du côté de l’autobiographie ! A y regarder de plus prêt, Clément comme Bouvier sont deux grands voyageurs, deux auteurs du lointain et du proche, deux écrivains raconteurs d’histoires. Cependant, le style de Bouvier diffère de celui de notre femme journaliste. Bouvier est du côté de l’observation silencieuse, distanciée, héritage sans doute d’une famille protestante suisse, du côté du lac Léman où circulent les bateaux à vapeur. Quelque chose de proustien émerge en effet dans cette famille où le père, bibliothécaire, laisse son fils prendre de la distance et découvrir les pays hors frontière simplement pour recevoir des récits de voyages...Le fils part sans trop d’argent : ces familles distinguées gardent le sens du peu et de l’aventure mais la maison en Suisse reste le point d’accroche....le port d’attache qui permet d’aller loin mais de sentir un terreau solide où revenir.

  Avec Nicolas Bouvier, on entre immédiatement en littérature, en ces mots qui disent le détail qui fait sens, l’exotisme relié à l’universel. Les lectures sont le sel de sa vie, au-delà des rencontres, comme si l’imaginaire était déjà, d’abord là, et le réel n’avait qu’à suivre, ou à stimuler les pensées secrètes. Le livre est le noyau central, dès l’enfance avec les récits d’aventures puisés dans la bibliothèque paternelle, et les séances du soir durant lesquelles père et mère se lisent un roman à voix haute. Nicolas Bouvier, iconographe de profession, quitte les bibliothèques pour mieux y revenir comme si sa quête d’images livresques offrait une relation singulière entre dedans et dehors : les paysages vus, traversés sont aussi souvent remis en maturation du côté de la chambre close…je pense aux moments de maladie, où notre voyageur alité continue un voyage plus intérieur. Le dedans reste attaché quoi qu’il arrive à l’exploration lointaine, pas seulement comme un contrepoint, mais comme une épaisseur qui en fait une contre-plongée.

Bref, Catherine Clément nous entraîne avec énergie du côté de l’oralité et de l’art du conteur, quand Nicolas Bouvier nous aide à retrouver les intimes profondeurs en faisant le détour par l’ailleurs.

MARCELLINE ROUX (2011) 

 

-                                                            

Ecrire à Marcelline ROUX

marcelline.roux@laposte.net

-                                                                                                                                              -                                                             

Partager cette chronique:
Toutes Nos Chroniques
Rechercher par Auteur :