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UN JOUR LE BRAVE HOMME, LE BON PERE, LE BON MARI :

Un jour le brave homme, le bon père, le bon mari, celui qui met ses pantoufles l’hiver, son short l’été, qui promène le chien, celui-là qui s’agenouille à l’église et ferme les yeux, met un revolver sur la tête de sa femme et tire. Comme il est consciencieux il fait de même avec le reste de la famille, les petits et les grands, les garçons et les filles. Toute ressemblance avec des évènements en cours ne serait qu’une ressemblance car des comme cet homme là il s’en trouve un nombre non négligeable, chaque année. Les femmes tuent leurs enfants, les hommes tuent tout le monde. La police enquête, le magistrat instruit, la société s’inquiète. Tuer ce qui vous est le plus cher, le plus proche et supposément le plus précieux, tuer la famille c’est un acte impensable.

On invoque l’endettement, mais enfin si tous les endettés de ce pays butaient leurs proches on serait envahi dés le lendemain par les troupes d’Andorre. On envisage la folie. L’homme est possédé d’un seul coup par lui-même. Il invoque Dieu. Il entend frapper à la porte de son crâne. La psychiatrie est assez constitutivement nébuleuse pour qu’on ait rien à y redire. Mais vous remarquerez que personne, parmi les gens qui ne tuent personne et surtout pas leurs proches, ne s’en satisfait. Je connais beaucoup de gens qui auraient d’objectives raisons de buter leurs parents, leurs frères et sœurs et qui ne l’ont jamais fait. Y compris parmi les junkies, les pochetrons, les maniacos, les esseulés.

Non, on voit des hommes qui n’ont l’air de rien, d’une humanité constante et quotidienne, de ceux qui n’alertent jamais personne flinguer soudainement la maisonnée. Pas de symptômes, aucun signe avant-coureur, pas de comportements agressifs ou délirants. Quand même, dans une famille de cinq à six personnes, hors chien, même si le paternel  dévisse subitement il s’en trouve toujours un pour voir venir normalement non ? Non. Les littérateurs de mon genre pensent que ces êtres là n’ont jamais été humains. Qu’ils en avaient l’empreinte génétique mais pas le feu, pas l’âme. Ca n’a jamais poussé, ça n’était déjà pas là à la naissance. Le premier sourire du bébé était faux. Le mec a singé la vie d’un homme toute sa vie. Il a donné le change. Ce n’est que spéculation évidemment, une licence poétique si j’ose dire, mais c’est dans les tragédies les plus absolues, celles qui résistent à toutes les analyses qu’on cherche les ferments de la métaphysique.

Imaginez-vous dans votre chambrette assis sur le lit à l’instant T. Ils sont tous dans la maison. L’heure est venue d’armer le calibre et l’air de rien d’aller à la cuisine comme si vous aviez l’intention de faire revenir une sauce tomate ou de vous attaquer à un risotto aux asperges. La femme a qui vous avez fait une kyrielle d’enfants, que vous avez à peine trompé, qui reste une belle femme, vous connaissez chaque grain de sa peau est assise là à lire un tabloïd pour quadragénaire en perte de libido. Vous levez le canon et braquez le truc sur sa nuque, juste sous la petite mèche qui pend de ses cheveux mal relevés. Même si elle vous a fait cocu avec le garagiste ou avec un prof de théâtre, comment avez-vous la force d’appuyer sur cette détente ? Comment allez-vous passer d’une seconde de paix ennuyeuse à une seconde d’horreur absolue que vous ne pouvez pas même imaginer ? Quelle curiosité cosmique vous y poussera ? Quelle abyssale sensation d’être le maudit de la fable vous en donnera la légitimité ? Rien que de l’imaginer je tremble, je ferme les yeux, j’invoque un dieu auquel je ne crois que de façon intermittente.

Admettons que vous ne puissiez pas quitter maman comme le commun des mortels sur une phrase définitive… Admettons que vous ayez la passion funeste ? Mais les enfants ? Ceux à qui vous avez raconté des histoires ? Qui ont eu les dents en avant, qui avaient peur la nuit (de vous, ils ne le savaient pas encore), qui ont baisé dans votre lit ? Qui ont bu vos vins ? Les enfants. Qu’est-ce que c’est que ça ? Quelle est cette inhumanité là ? Qui découvre son absolue et originelle vacuité au point d’anéantir sa propre descendance et même parfois pour faire bonne mesure, son ascendance et un voisin malchanceux ? Je ne suis pas un moraliste, je suis un littérateur ordinaire et je pense à mes personnages comme des artefacts des gens que je vois vivre. Par superstition de scribouillard je ne mets jamais en scène des gens trop proches. J’aurais trop peur que la réalité et la fiction soit poreuses et que le fait d’écrire influe sur leur vie. Mais il y a des êtres parmi nous qui sont condamnés par ce qu’ils sont. Qui auront comme tâche ultime d’être anges de la mort. Dans quelle impasse de l’humanité trouve-t-on ces êtres capables d’enterrer leurs proches de leur vivant ?

 DENIS PARENT (2011) 

Tiré de "Mémoire d'un amnésique"©

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