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CARNET 17 : PARADES A LA MELANCOLIE :

Je vais rarement à des conférences sur les auteurs. Souvent, l’érudition des conférenciers, qui regardent l’œuvre par le petit bout de la lorgnette, qui sont incollables sur les dates, les lieux et les événements biographiques, m’ennuie ou m’impressionne, me dissuadant de lire comme si le sujet était épuisé par tant de connaissances. Je me décidai pourtant à aller entendre parler de Beckett un soir de mai…Une fois n’est pas coutume et Beckett, un jour de grande lumière, était en soi un paradoxe séduisant. De plus, le professeur qui mena l’exposé partant de la maison de l’auteur à Ussy-sur-Marne, s’éloigna bien vite de l’aspect couleur locale.

La construction de la maison fut le point de départ d’une démonstration sur la mélancolie. Ussy a été pour Beckett la marque du retrait mais aussi de l’abri, ou la tentation de rendre le monde habitable et de l’habiter. Evidemment, l’austérité du lieu est criante : maison symétrique sur un terrain presque nu, entouré de murs. Cependant, cette géométrie affichée toute crue, d’après notre professeur, est une parade contre la mélancolie. Le chiffre, l’arithmétique sont de vigoureux remparts : se réfugier dans la géométrie donne une structure au flux, une mesure au temps et à l’espace.

Beckett mesure ses pièces, fait des croquis. Il ordonne le chaos qu’il pressent, lui qui n’a pas la grâce de savoir oublier la mort. Peu à peu, sans en avoir l’air, le professeur nous éloigne de la maison et nous entraîne dans le magma de l’œuvre : dans ce texte-bloc qu’est Molloy, dans cette écriture qui se répète, ressasse. « La vie est faite de récidives » dit Beckett. Notre professeur pointe pour nous les références littéraires du texte, bribes de cultures mélangées, réduites par les traitements successifs beckettiens. « Les idées se ressemblent tellement quand on les connaît ». Il n’y a plus que des débris de beauté. La plus grande sagesse est de savoir ne rien pouvoir savoir.

Ainsi pense Beckett à travers ses textes. L’amalgame de références est une autre parade du mélancolique, comme son jeu avec la langue, les langues, sa virtuosité à passer de l’anglais au français, de glisser de l’un à l’autre tout en brouillant les pistes du texte original… La fascination pour les mots et le silence sont deux autres béquilles du Beckett mélancolique…. Enfin l’humour est son arme la plus redoutable…Tout en écoutant avec attention cette promenade dans les textes, comme une invitation à ne pas être dupe et à lutter contre « l’à quoi bon », refrain familier de toute mélancolie qui se respecte, je me disais que Beckett explorait avec virtuosité les contrepoints et s’amusait avec nous, comme lui avec lui-même…Je ne pus m’empêcher de continuer à tisser des liens…et à faire à mon tour d’audacieux amalgames littéraires…

Je me mis en silence à reparcourir mentalement les textes de Jacques Roubaud. A y regarder de plus près, tout y était : les chiffres, l’amour des mots, des langues étrangères, l’espace de vie austère, l’humour, le silence.

D’un mélancolique à l’autre, je me sentais soudainement rassurée par cette « veine »  littéraire qui a pris ses sources il y a très longtemps, comme en témoigne joyeusement l’Anatomie de la mélancolie de Richard Burton, et nous rejoint « tranquillement », offrant des œuvres d’une fécondité étonnante…Je n’irais pas jusqu’à souhaiter que nos auteurs soient tous de grands mélancoliques tant je pressens ses redoutables tourments, néanmoins les œuvres des mélancoliques sont tellement revigorantes pour leurs lecteurs que j’en oublierais facilement la face noire…

Lisons donc avec entrain ces textes construits comme autant de barrages vivifiants !

MARCELLINE ROUX (2011)

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