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LE POLYGAME SOLITAIRE de Brady UDALL :

Brady UDALL n’a que 40 ans mais il fait désormais partie du club très fermé des grands écrivains américains. Quel souffle ! Quelle  inventivité ! Quelle infatigable capacité à nous faire entrer dans une incroyable galerie de personnages !

 Dix ans après “Le destin miraculeux d’Edgar Mint” qui fut traduit dans plus de vingt langues, UDALL nous propose pas moins  de 700 pages portées par une plume à la fois féroce et tendre. Cet écrivain du Montana, aux origines mormones, possède en effet une large palette stylistique qui lui permet de nous entraîner sur des chemins narratifs qui furent naguère balisés par John Irving ou Jim Harrison.  

« Le polygame solitaire » est un sacré gros roman qui nous plonge au coeur des péripéties de la vie familiale et affective de Golden Richards, un Mormon d'une quarantaine d'années qui vit avec 4 épouses et 28 enfants, dans une maison de 350 mètres carrés. L’auteur a d’ailleurs l’excellente idée de nous proposer  un arbre généalogique de la petite famille, auquel il est parfois utile de se reporter, pour se souvenir  de quelle mère est cette fille ou ce garçon. 

Golden en revanche, n’a pas l’air d’avoir trop de problèmes pour reconnaître sa progéniture galopant à travers la vaste demeure qu’il a construite lui-même. Car Golden n’est pas seulement un Mormon du Névada, il est aussi maçon, où du moins il dirige une société de bâtiment qui depuis quelque temps bat un peu de l’aile.

Il n’y a pas d’ailleurs que sa société qui  montre des signes de faiblesse. Le gynécée, qui s’est progressivement élargi à la suite de ses nombreux mariages, est désormais ligué contre lui. Les rancoeurs, les jalousies et les incompréhensions sapent les fondations de la famille Richards.

Pour Golden mariage ne rime pas forcément avec bonheur ni d’ailleurs avec amour car s’il  a épousé 4 femmes il n’a jamais été amoureux d’aucune.  C’est un homme de devoir, un père certes aimant mais de plus en plus absent. 

Il connaît chacun de ses enfants “polyg”, a été brisé par la mort de 2 d’entre eux, mais quand on a vingt-huit enfants, le rapport qu’on entretient avec eux se limite souvent à leur faire les gros yeux quand ils font une bêtise. Golden est un chic type qui  divise les nuits de sa semaine entre ses quatre épouses “plurales”. Mais la colère des femmes gronde car la mauvaise santé de son entreprise l’oblige à accepter des chantiers situés parfois à des centaines de kilomètres  et de retour chez lui il aspire de plus en plus à la solitude.   

Son enfance fut pour le moins désastreuse. Une mère dépressive, un père qui cherchait par tous les moyens à faire fortune et qui abandonna finalement son fils et sa femme pour se consacrer à sa quête. Golden se résolut, à son tour,  un jour à abandonner sa mère  pour tenter de retrouver Royal, son père.

“La seule chose que le père et le fils faisaient ensemble, en dehors de se retrouver de temps en temps autour d’une table pour manger ou côte à côte sur un banc pendant l’office, c’était regarder les bombes exploser. Une ou deux fois par mois, ils partaient avant l’aube pour le poste d’observation préféré de Royal, au sommet d’Egyptian Butte, dans  l’attente du grand éclair blanc teinté de vert qui allait illuminer sur tout l’horizon la plaine déchiquetée du désert. Quand le champignon s’élevait, éclairé de l’intérieur par des feux extraterrestres, Royal demeurait un instant muet de saisissement, puis il disait d’une voix emplie de vénération, comme s’il contemplait le visage du nouveau-né depuis longtemps espéré : “Regarde ! Il est beau, non ?” (p 200)

 

Udall possède cette capacité à décrire les états psychologiques des êtres en traitant de toute autre chose.   La métaphore des rapports père-fils à travers le spectacle d’une explosion atomique ! Il faut être américain pour tenter  pareille expérience …

Tout au long de ces 738 pages, Udall joue sur la variation des points de vue, passant d’un personnage à un autre avec une virtuosité stylistique et une profondeur psychologique confondantes. Il y a du Tolstoï chez cet écrivain américain. Les personnages succèdent aux personnages, les histoires personnelles aux histoires familiales, sans que le lecteur n’éprouve jamais un sentiment de lassitude ou d’inutilité. Udall reste solidement ancré dans une narration certes touffue mais toujours brillante. Visiblement cet homme aime raconter des histoires et il trouve un malin plaisir à construire des dispositifs narratifs qui  nous condamnent à abandonner une nuit de sommeil au profit de son roman.

J’ai une tendresse particulière  pour le personnage de Rusty, l’un des petits garçons de la famille Richards, qui relit pour la cent millième fois le panneau que Beverly, l’aînée des mères “plurales”, a placé un peu partout dans la maison  :    

“Le Christ règne sur cette demeure

Lui l’hôte invisible

De chaque repas

Lui qui écoute en silence

Toutes les conversations”

(p84)

Une maison où finalement il est très difficile d’échapper au regard de Dieu. Et pourtant Rusty essaie… en enfilant les petites culottes de ses soeurs, déclenchant évidemment l’ire des mères plurales. Dans cet univers un peu oppressant, où le père a de plus en plus de mal  à remplir sa fonction de berger face à des brebis liguées contre lui, Rusty est le petit malin qui avance à contre-courant dans le grand fleuve de cette famille faussement exemplaire et terriblement dysfonctionnelle. 

Rusty pose un regard très critique sur la réalité qu’on lui impose de vivre : “Il avait été obligé de s’installer dans la Vieille Maison en compagnie de la famille de Beverly parce que quelqu’un avait eu la brillante idée d’un programme d’échange  interfamilial où les enfants des différentes mères devaient aller vivre les uns chez les autres pour tous s’aimer et se comprendre sans divisions ni dissensions entre eux, ce qui n’était qu’une belle crétinerie de vacherie.” (p84)

Chaque membre de la famille devient, à travers la plume d’Udall, le prisme d’une lecture possible, d’une vision de ses propres états. Chaque épouse, chaque enfant tentant  de faire entendre sa voix dans la cacophonie générale.   Cacophonie qui va augmenter encore avec le début de la première et seule histoire d’amour que Golden va vivre, au terme d’une vie sentimentale chaotique…

Ce roman passionnant de bout en bout est aussi une curiosité pour le lecteur français : seule la société américaine peut nous proposer un pareil scénario où le religieux vient heurter de plein fouet la dimension sociale.  Au fil des pages, nous restons interdits devant une réalité qui dépasse souvent la seule créativité littéraire. Le fait psychosociologique est décrit de l’intérieur avec acuité et tendresse faisant de nous l’observateur  interloqué d’un tableau familial d’une incroyable complexité.

Et puis ce roman possède une extraordinaire qualité : il nous fait rire ! Certains passages sont extraordinairement drôles ! On retrouve là la veine d’un John Irving ! Je l’ai déjà dit mais, pour le coup, Irving fera office dans cette chronique d’épanadiplose …

Au final comme dans toute bonne histoire mormone le récit s’achève par un mariage et donc … le début d’une nouvelle histoire…

 

 ARCHIBALD PLOOM (2011)

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