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PAS MIEUX : UN ROMAN D'ARNAUD LE GUILCHER :

On fait parfois d'étonnantes rencontres en littérature. Rencontre d'un style, d'une manière de disposer les faits dans un récit, rencontre aussi d'un tempérament littéraire qui construit son roman dans les forges d'une exigence particulière et unique. C'est le propre de l'aventure littéraire, aventure partagée par le lecteur qui cherchera une vie entière, les oeuvres qui lui ouvriront les terres d'un nouveau monde.

La découverte de ces Terras Incognitas est toujours un moment d'intense jubilation pour nous tous.

J'ai fait l'une de ces rencontres en ouvrant le dernier roman d'Arnaud Le Guilcher "Pas mieux". Voilà un auteur au style totalement affirmé, celui d'un type qui prend la plume après avoir dépecé une vieille Oldsmobile sur la plateforme d'une station- service perdue sur la route 66. Si vous ne comprenez pas, je pourrais ajouter que Le  Guilcher rédige avec du cambouis plein les mains. Il est certes français mais il réussit la prouesse d'écrire comme un auteur nord-américain traduit dans notre langue. Il travaille à plein temps, assurant le style et sa traduction. J'avais déjà eu cette impression en lisant les premiers romans de Djian. Souhaitons à notre jeune auteur le même succès.

 "Pas mieux" est un roman extraordinairement créatif, ce genre de machine littéraire culottée qui vous amène un peu où elle veut, dès lors que vous avez signé le pacte de lecture dès la première page.

Il faut préciser que si Le Guilcher écrit comme un Américain qui aurait trouvé une boîte à outils du côté du vieux Ménilmontant, il situe l'action de son récit aux États-Unis, terre d'accueil d'une écriture qui se nourrit aussi de l'histoire récente de la nation aux cinquante états. On croise Michael Jackson, le président Obama et Bernard Madoff, personnage clef,  qui influencera indirectement la trajectoire existentielle du narrateur.

Le roman se présente comme la suite du premier qui s'intitulait "En moins bien". Pour ma part, je ne l'avais pas lu, ce qui n'a absolument pas gêné ma découverte du dernier opus de Le Guilcher qui possède cette faculté de construire un récit à partir des débris d'existences ratées. Souvenez-vous, Balzac faisait ça très bien aussi à son époque. Le narrateur résume sa vie en une formule lapidaire au début du récit : « Rien de bien folichon. Aucun talent. Pas d'avenir. Le tout c'est de le savoir. » Il le sait donc depuis le départ de sa compagne Emma, quinze ans plus tôt. Visiblement notre héros, bien peu héros en somme, n'est l'homme que d'une seule femme ! Il a tellement noyé son chagrin dans l'alcool qu'il a bien failli en claquer. " A l'hosto les toubibs m'ont diagnostiqué un taux de gamma GT carabiné et un foie en fin de course. J'avais le choix entre mettre une croix sur le picrate, ou planter une  croix en marbre sur ma dépouille."  

Il sait aussi qu'il a un fils mais il ne l'a jamais vu. Pendant la journée, notre homme gère un pressing  - qu'il a repris à une vieille japonaise Mme Kurozawa qui continue à venir donner un coup de main de temps en temps -  entouré d'une bande de sympathiques loosers : Richard dont on ne peut pas tirer grand-chose et Tackeshi dont je vous laisse découvrir les obsessions à la lecture du roman. De temps en temps, notre héros fort peu héros, recourt aux services tarifés de Sharleen Streisand. Enfin une mention spéciale à son chien, Prospère, qui taquine lui aussi la bouteille ou plutôt la gamelle où son maître vient vider ses fonds de bouteille.

Et puis un 24 décembre Emma revient, flanquée d'un adolescent mal dans sa peau et franchement hostile. Notre homme passe du coup, du statut de géniteur à celui de chargé de famille. Le gamin qu'il surnomme Commmoi est plutôt du genre introverti, et  si les rapports du nouveau papa avec son ex tournent rapidement au débat horizontal, ceux qui impliquent son fils, sont beaucoup plus conflictuels. Le néo-papa sombre à nouveau dans l'alcool, le paquet cadeau que la vie vient de lui offrir, un soir de réveillon, est un peu lourd à digérer pour cet habitué des mauvaises cartes.

Mais la vie selon Le Guilcher est pleine de surprises et de rebondissements. Si notre romancier a visiblement bien potassé son Carver, il n'a pas oublié de réviser les écrivains réalistes français. En effet, si les illusions sont perdues, l'écrivain peut toujours essayer de presser le citron des possibles romanesques qu'offre le désespéré, et dans ce domaine, Le Guilcher est un expert. De là à imaginer que notre auteur trempe sa plume dans l'encre corrosive de sa propre existence, il n'y a qu'un pas que nous nous interdirons de franchir.

Grand amateur de l'oeuvre de Nick Hornby, j'ai retrouvé chez Le Guilcher la même capacité à tisser la trame d'un récit inventif et jubilatoire, le même goût pour les histoires improbables qui finissent par rejoindre la réalité, la même extrême attention à démaquiller l'âme humaine. Dans un monde où l'absence de morale est considérée comme la norme par une  humanité déboussolée, les personnages de Le Guilcher largement désabusés parviennent à se reconstruire sur les dernières ruines de l'hypocrisie. La folie n'est jamais très loin et l'avidité reste le principal dénominateur commun entre les hommes. Notre héros va se remettre de quinze ans de dépression carabinée, en détroussant légalement ses contemporains et en endossant paternité et gros chèques.

Je garde pour la fin, l'énorme révélation que Le Guilcher nous réserve, à propos des morts respectives de Michael Jackson et d'Elvis Presley. Nul doute qu'il a longuement enquêté aux Etats-Unis - carnet en main à la manière d'un Zola perdu dans le Nouveau Monde - pour être en mesure de nous annoncer cette incroyable nouvelle, mais là encore, je laisse le lecteur découvrir comment le surgissement de l'actualité peut venir le surprendre, au coeur d'une narration déjà ébouriffante.

"Pas mieux" est un roman alerte, drôle et plein de malice. Le roman d'un homme à qui on ne la fait pas. Un roman qui devrait servir d'exemple aux bataillons d'écrivains français dont les livres nous tombent des mains et qui encombrent les librairies.

Vivement le troisième opus !

ARCHIBALD PLOOM (2011)

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Le Facebook d'Archibald PLOOM

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