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AU BOUT DES COMEDIES de MICHEL JULLIEN :

Les éditions Verdier nous ont habitués à une littérature de bonne foi,  sans afféteries,  une littérature où le langage fait son poids.  La fameuse couverture jaune orangée est le gage, depuis des années, d’une approche éditoriale  exigeante façonnée par le goût de ce qui peut résister au premier abord, de ce qui ne va pas de soi et qui exige un effort de la part du lecteur.

Cet effort Verdier ne l’impose pas, il le propose … Et puis après quelques années il est vrai que vous n’avez vous-mêmes plus à le consentir. L’habitude a triomphé des résistances. Vous guettez les derniers Verdier comme on vient boire à une source secrète et rafraîchissante.

Le travail de Verdier tient donc en peu de mots : l’amour du beau texte ! 

“Au bout des comédies” de Michel JULLIEN mérite d’être tout d’orange vêtu… Ce n’est pas un roman, mais une série de tableaux qui explorent la question de la dignité humaine, à travers une galerie de personnages historiques au moment où leur destin vacille. L’œuvre, qui trouve une véritable cohérence dans cette succession de situations, est en vérité une méditation sur notre condition, quand l’absurde, l’ironie et la dérision semblent définitivement se jouer de nous.   

Pour ces personnages acteurs, philosophes, musiciens, peintres explorateurs, hommes politiques ou même animaux, l’affirmation de Bernanos qui écrivait “ le ridicule n’est jamais très éloigné du sublime” trouve toute sa pertinence.  Face à la maladie, au racisme, à l’exil ou encore à la guerre, chacun devra vivre sa condition jusqu’au bout.

Au fil du texte nous aurons rencontré Baudelaire, Poe, le pape Léon X et son éléphant, Sarah Bernhard, Ovide, Amundsen, Pétrarque, le Docteur Kellogg, Bruno Walter, Balzac, Nerval, Théophile Gautier et bien d’autres encore. Le talent de Michel JULLIEN  tient dans sa capacité à faire la peinture d’une époque, d’un monde, d’une civilisation. Il traverse l’histoire avec une gourmandise communicative : Antiquité,  XVIe, premier  siècle de notre ère, XVe,  XIXe et XXe. Le personnage est placé au coeur d’un tableau d’époques et il faut un sacré souffle pour réussir 17 fois ce tour de force.

On peut imaginer que l’écrivain a pris son temps. Visiblement un auteur qui se fiche du rendement, pour lui préférer le soin du détail et la qualité du style : “L’autoportrait de Poussin au British Museum montre l’image d’un désastre. Il l’a dessiné vers 1630, il était à Rome, il avait à peu près trente-cinq ans, il était malade, il mourut trente-cinq ans plus tard, c’était la moitié de sa vie. Un visage grumeleux, tout de travers, avec dessus des bubons. Il penche à gauche, un peu sous le poids du bonnet. Tout godaille dans un faciès de pomme de terre…” Nous sommes devant le tableau, absorbés dans notre contemplation. Cette maîtrise stylistique nous prend en otage pendant les 189 pages d’une oeuvre qui, arrivée à son terme, nous paraît bien courte tant elle nous a captivés. Saluons au passage le travail lexicographique de l’écrivain qui soigne chaque détail, comme un peintre japonais qui reprend et impose à sa toile le passage répété des pigments qu’il a lui même préparés. Et puis ce goût pour l’alternance de phrases longues et d’autres plus courtes - comme des alexandrins coupés à la césure - qui donne un rythme tout à fait particulier à son écriture. “Au bout des comédies” est d’ailleurs un titre qui souligne le goût de l’auteur pour les heptasyllabes et certainement un goût immodéré pour la poésie.    

Cette oeuvre est si réussie qu’on pourrait imaginer Michel JULLIEN en pianiste de jazz qui, au terme d’un concert  éblouissant de virtuosité, se voit constamment rappelé par un public qui ne voit rien de son épuisement.

Ce livre est un tour de force où se conjuguent  littérature, histoire et philosophie, un livre où la comédie humaine se métamorphose en tragédie sans que nous trouvions vraiment de réponses aux fureurs du monde. Le titre aurait pu être finalement  “Les Destinées” mais Alfred de Vigny était déjà passé par là … Destinée dont celui qui meurt ne connaît pas vraiment  la fin ou plutôt la suite de l’histoire, comme ce noir américain pendu à un arbre par des blancs racistes et déchaînés, si racistes d’ailleurs que le lendemain de l’exécution il se trouvera  un commerçant pour découper l’arbre du délit en petits morceaux qu’il vendra comme souvenirs… 

Comme l’a si bien écrit Lucien Jerphanion, il serait imbécile de se croire à la fin de l’histoire. Le livre de Michel JULLIEN  nous rappelle qu’au bout des comédies la fin est toujours humaine, terriblement humaine…

ARCHIBALD PLOOM (2011)

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Le Facebook d'Archibald PLOOM

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