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PATRICE CHEREAU : UN PEU DE THEATRE - CARNET 18 :

Des visages et des corps, et la lecture comme force de décantation.

Dans un monde où l’on aimerait croire qu’il suffit d’être connecté pour avoir accès, où s’informer se substitue à savoir, il apparaît que le cerveau, du moins le mien, continue à avoir besoin de décantation pour construire sa pensée ou simplement accueillir la pensée d’un autre. Mon esprit n’en fait vraiment qu’à sa tête : il a son rythme et mettra toujours un temps certain à assimiler les données sans que j’en puisse en accélérer le processus. Je viens d’en faire l’expérience. J’ai vu, il y a plusieurs mois, Rêve d’automne mis en scène par Patrice Chéreau, un livre Des visages et des corps me replonge dans ce moment de représentation.

Ce livre rassemble le journal tenu par Chéreau lors de son invitation au Musée du Louvre et des entretiens accordés à différentes personnes. Avant de débuter ma lecture, j’avais fait le point : que restait-il en moi de cette pièce ? Des visages, des mouvements, un décor, des corps. Certains se moqueront mais le texte de Jon Fosse avait laissé peu de traces, sauf celles de la retrouvaille dans un cimetière entre deux êtres qui se sont aimés et le dialogue du fils et de la mère...Ce qui était plus intense étaient les mouvements de Pascal Grégory et de Valéria Bruni-Tedeschi sur le parquet du salon Denon, au milieu des toiles accrochées ; corps vivants au milieu d’images du passé...

Ce livre me venait comme un cadeau à remonter le temps. Lire le journal de Chéreau, c’était non seulement parcourir mes souvenirs du spectacle mais leur offrir la possibilité de se déposer, de s’élargir, de se complexifier, de passer du statut d’impressions à celui de sens. Ce n’était pas un hasard si les images prédominaient dans ma mémoire et continuaient de m’habiter...Chéreau avait déambulé dans les galeries du musée, avait regardé et retenu les toiles « qui lui parlaient », au sens fort de cette expression : des toiles qui lui racontaient une histoire, un geste suspendu, qui disait l’avant ou l’après. Chéreau dialogue depuis l’enfance avec les peintures du Louvre, mais ce n’est pas un savoir qu’il cherche, c’est à faire parler les images. « Au Louvre comme dans la vie, les visages et les corps se meurent vraiment quand ils ont renoncé à se transformer ». Pour cela, il a choisi ce texte de Fosse qui traque ce qu’est l’amour dans ses transformations.

Dans son journal, Chéreau note encore : « Comment trouver les mots qu’on n’aurait utilisés avec personne d’autre dans des situations semblables ? En Amour. Aucune situation n’est semblable, aucune sensation, jamais, d’avoir déjà vécu ce qu’on vit à chaque minute : tout visage est nouveau, tout corps est émouvant comme au premier jour, y compris les corps que l’on connaît depuis longtemps. » Ces corps, mis en scène par Chéreau, étaient là, pour que nous, spectateurs, éprouvions l’émotion jamais semblable des corps vus et peints qui continuent de parler. Dans ce salon Denon, Chéreau dévoilait des corps comme il aurait pu le faire avec sa caméra mais cette fois avec sa manière de faire parler les images du musée. La sensation avait été première mais ce n’est que dans cet acte de lecture que m’est apparu le sens : en amour, comme en art, tout corps émeut et l’on cherche désespérément les mots pour le dire.

 Le texte de Jon Fosse s’est peut-être perdu dans les corps mis sur le plateau par Chéreau, à moins que les mots de Fosse se soient véritablement incarnés, ce qui est le plus bel hommage dans un musée. Il m’aura fallu tout ce temps pour faire ce petit bout de chemin. Je ne dois pas être vive, mais si cette oeuvre poursuit sa transformation en moi, alors selon le principe de Chéreau, je suis vivante !

MARCELLINE ROUX (2011)

Ce texte est extrait des Carnets de lecture© de Marcelline ROUX

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 marcelline.roux@laposte.net

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