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MON VOYAGE AU PAYS DE MAURICE GENEVOIX :

Ma première rencontre avec Maurice Genevoix s’est faite au hasard d’un livre blanc prélevé un jour d’ennui dans l’imposante bibliothèque familiale. Il faisait partie des trésors entassés par mon père au fil des ans. Sa couleur m’avait attiré, son titre aussi : « La forêt perdue ». Je n’aurais sans doute jamais dû en lire la première ligne, elle me précipita dans un univers exigeant dont je ne sortirai jamais. « Le pays où je vous mène est peut-être de par ici, mais il est d’un autre règne ». Cette première phrase contenait tout ce que je cherchais… « Le pays où je vous mène est sans doute d’ici… » Moi aussi, je voulais écrire sur le pays de mon enfance… sur le cerf majestueux des forêts de Cerdagne, sur le clocher de mon village, sur le récri d’une meute chasseresse jaillie des contreforts de ma garrigue… Et la nostalgie me poussait également à faire mienne la seconde partie de la phrase introductive : « … mais il est d’un autre règne ». Je voulais, à mon tour rendre compte d’un passé qui trop "vitement" s’envole.

« La Loire Agnès et les garçons » fut mon second contact avec Maurice Genevoix. Un texte conçu comme une bouffée de liberté. L’auteur qui concédait sans détour que son travail s’entourait à l’ordinaire de procédures établies, s’était à cette occasion, volontairement dégagé des servitudes d’une intrigue planifiée, de personnages formels, d’un plan tissé trop dru. Seul son amour pour la Loire devait le conduire au bout de l’histoire. Et ce fut le cas ! « Dérober la vue du fleuve pour la révéler tout à coup, c’est un des charmes de ces turcies de Loire, puissantes levées de terre dressées par les riverains contre la ruée des crues subites ». Agnès, c’était le fleuve. Et quand le jeune héros lui avouait son amour, c’est à la Loire qu’il pensait. J’ai alors suivi Maurice Genevoix dans les sous-bois de la grande Sologne où j’ai croisé Raboliot le braconnier, et Cassagnères le peintre tourmenté, et Bailleul, et Rémi des Rauches, et Bertille, et la Futée, et tant d’autres personnages qui peuplent aujourd’hui mon quotidien.

Puis, j’ai entamé en sa compagnie, une longue descente dans les profondeurs de la mémoire. Il m’a tout donné. L’envie de continuer à coucher sur la page les traces d’un passé vacillant. Celle de retrouver, dans le regard d’un ancêtre, une vie rurale à jamais disparue. Celle enfin de rendre compte de la dualité des hommes. Dans mon dos, sur une des étagères qui occupent mon coin travail, s’aligne, tels les éléments d’un immense puzzle, une grande partie des œuvres de celui sans qui, c’est certain, j’aurais cessé d’écrire. Je ne vous parlerai pas, malgré l’envie qui me tenaille, de la vie, de la guerre, des amitiés, des implications littéraires, des prix, des amours de Maurice Genevoix, vous connaissez ce sujet tout autant que moi, et sans doute plus. Non, ce que je voulais vous dire de lui tient en peu de mots : passion, mémoire, précision du vocabulaire. Existe-t-il œuvre plus foisonnante, plus complète, plus précise que celle de notre Solognot ? Et peut-on trouver plus subtile traduction littéraire des sentiments humains ? La guerre nous a donné à voir un Genevoix humaniste, touché au plus profond de son être par la détresse des hommes. Dans « Sous Verdun, Nuits de guerre, la Boue, les Épargues », réunis sous le titre : « Ceux de 14 », il nous donne à voir l’immense bêtise d’une humanité soudain transformée en horde sanguinaire. Ailleurs, ses promenades au milieu de la luxuriance d’une nature dont il regrettait déjà la lente dégradation, nous le dévoilent profondément écologiste, attaché au destin de l’humanité. Chasseur, il l’était certes, mais il s’opposera toujours au carnage, et c’est avec véhémence qu’il critiquera dans « La dernière harde », la cruauté de boucaniers grisés par le sang. Maurice Genevoix, c’est l’ami, le père. C’est le guide. Ses mots, la douceur de ses mots, la justesse de ses mots, la couleur parfumée de ses mots, tiennent désormais une grande place dans ma vie. D’ailleurs, je ne termine jamais l’écriture d’un texte sans reprendre la lecture d’un Genevoix. Comme une sorte d’oxygénation indispensable. Comme un retour aux sources. Il me rassure.

Si je l’avais aperçu, au bord d’une forêt, du côté des Vernelles, sa maison tapie dans une anse de Loire, je me serais assis près de lui, et l’aurais écouté raconter. Oh oui, je l’aurais écouté raconter. Il savait si bien décrire les passions, les travers, les inquiétudes, les folies de ses contemporains... « La mère Fouache, épanouie, s’engluait aux flatteries de l’homme… » Mais il savait aussi nous faire aimer la beauté du règne animalier. Les charmes de la forêt. La fragilité du monde. Ainsi, dans ses pages, s’inscrit le témoignage d’une époque révolue, avec en filigrane cette seule supplique lancée comme un testament : « Voici le monde que nous avons connu, gardez-le intact aussi longtemps que vous le pourrez… »

  Cheminer aux côtés de Maurice Genevoix n’est pas facile, on se sent si maladroit, si dérisoire… On se sent mauvais élève coiffé d’un bonnet d’âne. Minuscule devant l’immensité et la précision  de  récits  inégalables. « L’été par-dessus les toits, comblait le ciel d’une splendeur transparente. L’ombre du grand noyer tournait sur le gravier ». Comment ne pas éprouver le désir de se poser près de lui, à l’ombre de ce grand noyer, dans les transparences d’un été rempli de paix ? J’ai toujours l’impression en le lisant, qu’il parle de mon pays. Ses mots sont universels, ils habitent mon âme. Aujourd’hui, j’ai, moi aussi, non loin d’une rivière imaginaire, une Vernelle que j’ai faite mienne.

 Maintenant, il est parti voir « L’autre rive de l’âge », assez tard hélas, pour avoir connu les chamboulements et la destruction du mode de vie qu’il avait tant aimé. Mais trop tôt pour nous, orphelins de sa prose.

Bientôt j’irai à sa rencontre sur les terres de Sologne. Je chercherai dans les confins d’un printemps trop moderne, la présence de son ombre élancée, preste, et accessible seulement à ceux qu’elle a choisis.

Peut-être aurai-je de la chance, pour une fois. En tout cas, je sais que j’en reviendrai la tête emplie de beautés, amoureux plus encore d’une œuvre que je ne finirai jamais de redécouvrir.

GERARD RAYNAL (2011)

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