
Il en est des romanciers comme pour tous les créateurs, certains commencent jeunes, d’autres ont besoin d’un peu de temps. Le temps est précieux en littérature car il agrège toutes sortes de matériaux disparates. C’est la raison pour laquelle quand vous découvrez le petit premier d’un jeune auteur il pèse beaucoup moins lourd que le nouveau né d’un auteur plus âgé. C’est toute la difference entre Alexandre Jardin et Henri Bauchau, comparaison n’étant pas raison évidemment et là pour le coup c’est un peu le grand écart !
Donc voilà qu’un matin je reçois le premier roman d’Hélène Sturm. Je jette un oeil sur la première de couverture et immédiatement je me dis qu’heureusement qu’il ne fait pas une chaleur à crever parce que cette jolie photo me donnerait rapidement soif : une bière pression servie dans un grand verre posé sur un comptoir – je m’apercevrai rapidement que ce comptoir à du sens mais ne déflorons pas notre propos par excès de précipitation - et PFFF… fait la bière en débordant légèrement du verre. PFFF c’est le titre du roman. Il fallait oser mais moi ça me plait bien.
Je me dis "Tiens, voilà une auteure qui écrit avec son néocortex droit ! Sûrement quelqu’un qui aime bien se marrer, qui prend la vie avec une distance amusée, quelqu’un qui doit oser des trucs…" Tout ça évidemment en un quart de seconde, impressions furtives qui n’ont évidemment rien à voir avec mes futures impressions de lecture.
Dès la première page le lecteur a la sensation qu’il pénètre dans un véritable univers littéraire. Tout commence avec Odile, une jeune femme “pas assez grosse pour se faire traiter de grosse , pas assez jolie pour se faire siffler, pas assez laide pour se faire siffler” . On comprend qu’on ne va pas s’ennuyer car notre écrivain à le sens de la formule. Une façon bien à elle aussi d’aborder la psychologie humaine : “ Si Walter a une certaine difficulté à être aérien , sûr de lui , enlevé quand il marche , c’est peut être à cause de tout ce qui occupe ses poches . Il y a des variantes dans l’inventaire, selon les jours, l’humeur, le degré de protection nécessaire. Mais il y a, la plupart du temps , tout ou partie de sa collection de cailloux, certains viennent de l’enfance , quelques livres, deux ou trois, souvent les mêmes, de petits livres qui tiennent une vie.”
On le voit Odile est rejointe rapidement par tout une bande de personnages étonnants qui vont nous tenir compagnie pendant plus de deux cents pages. Deux cent pages, de bonheur, de rires, de sourires et d’étonnements … Legendre avec son pull en cachemire et ses Nike dorées, Walter qu’on pourrait prendre pour un con mais ce serait une erreur, Jeanne si timide et qui observe Walter qui ne sait rien faire que lire des livres, Rose qui se demande si elle doit transformer son rade en cybercafé.
Hélène Sturm aime ses personnages , elle prend le temps de les rencontrer . On imagine toujours que les écrivains inventent tout mais c’est une erreur. Ils n’inventent presque rien. Les grands écrivains sont d’abord des contemplatifs, ils laissent le temps de la sédimentation au futur roman. D’ailleurs Hélène Sturm a pris le temps de l’écrire ce roman puisqu’elle avait vingt ans en 1965. C’est son premier et nous sommes en 2011. J’aime bien l’idée qui voudrait que l’on commence par vivre avant d’écrire.
Hélène Sturm écrit d’expérience à la manière de Georges Haldas ou encore comme l’a magnifiquement fait dernièrement Antoine Silber dans “Le silence de ma mère”. Une écriture qui prend son temps. Le temps de la vie passée et à venir. “Les amoureux s’endorment sur le toit du monde après l’avoir fait trembler, s’extasie Walter, qui n’a de ces séismes qu’une experience toute littéraire. La phrase vaut-elle la peine qu’il sorte son carnet de la poche arrière de son pantalon ?” Voilà une notation laissant affleurer l’approche littéraire de l’auteure qui tisse son motif autour du coeur même de ce qui constitue notre humanité profonde. Peu importe la trame narrative, fort efficace d’ailleurs, où se croisent en plus de nos personnages , des taulières de bistrots, des tueurs à gage sans compter tout un bestiaire de chats , de chiens et de poisons rouges. La présence de ces animaux – quelle idée d’ailleurs d’appeler son chien Carcassonne ! - en dit long sur le projet de l’auteure qui peint l’humanité dans un chaleureux bric à brac existentiel.
Dès les premières pages l’écrivain installe confortablement son lecteur dans un fauteuil club d’où il ne sortira qu’au terme de sa lecture. Hélène Sturm a cette manière de raconter qui nous pousserait à préférer que ce roman ne fasse pas moins de mille pages. Avouons le de bons moments de lecture comme celui là sont rares …
Les formules d’Hélène Sturm se succèdent attisant notre envie de reprendre l’un de ces petits bonbons acidulés qu’elle nous offre au détour de chaque page : “ Elle rajeunit tous les jours, la petite salope, pense Rose qui le dirait bien si elle se laissait aller. Elle, elle vieillit de minute en minute à cause du chagrin que lui font leurs lueurs de bonheur …”
Par petites touches l’écrivain dresse un tableau coloré d’une humanité qui mène ses affaires de coeur avec des succès inégaux. Le récit est si rondement mené que nous finissons par nous attacher à ce petit monde qui va cahin cahan à travers les rencontres et les changements qu’elles initient.
Hélène Sturm est docteur es humanité, son talent tient à la tendresse qu’elle a pour nos agitations et son goût pour les êtres qu’elle croque avec une malice et une subtilité qui nous font regretter qu’elle ne se soit pas consacrée à la littérature plus tôt.
Je n’en dis pas plus, je ne veux pas gâcher votre plaisir… les fauteuils club du café STURM sont très confortables !
Au fait, la bière de la première de couverture… je l’ai bue !
ARCHIBALD PLOOM (2011)
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