Partager cette chronique:
La librairie.com Amazon Babelio Decitre Fnac Nolim Sauramps Mollat La Procure Ombres blanches
ENRIQUE VILA-MATAS, SILVIA BARON SUPERVIELLE, MARCEL CONCHE : UN JOURNAL PEUT EN CACHER UN AUTRE - CARNET 19 :

Après le Journal volubile et le Mal de Montano, je chemine dans Paris avec Enrique Vila-Matas. Rue Vanneau, j’entre dans le jeu, entre réalité et fiction, je parcours la rue, histoire de boucler symboliquement et provisoirement un cycle vilamatien. Je repère l’Hôtel de Suède, j’ose m’installer pour y prendre un café, je vois des livres en vitrine, les fameux « Christian Bourgois ». Enrique Vila-matas est bien descendu ici et pas seulement virtuellement. Qu’aurait-il vu ce matin-ci dans la rue Vanneau ? L’Hôpital Laënnec en déconstruction aurait sans doute nourri son aspiration à la disparition…Je jette un œil à travers une vitre brisée : des pièces vides ouvrent sur un jardin, anciennes chambres de malades ou bureaux de médecins, presque plus de traces pour savoir. Seuls quelques fils électriques en bataille sur des murs blancs, trahissent l’hôpital comme un navrant cliché résistant. Je poursuis, côté médical, jusqu’à la pharmacie Dupeyroux, qui est quant à elle intacte. Vila-Matas aurait pu y acheter de l’aspirine française qu’il dit plus efficace que l’espagnole….J’hésite : la pharmacienne sait-elle que son officine est entrée en littérature ? Lui demander ? Elle vient d’ouvrir, après une pause-déjeuner, elle semble savourer la vacuité de l’instant. Nuire au vide n’est pas vilamatien. Je passe stoïquement, muettement, et lance une œillade. Je risque deux courageux passages successifs devant l’ambassade de Syrie. Je ne croise aucune ombre suspecte, ont-elles déjà disparues ? Je contemple la demeure Chanaleilles, trace intacte d’un Saint-Exupéry, lui aussi envolé. Pluie fine d’été. Je joue, comme Enrique, aux associations d’idées littéraires et fais revenir Marguerite Duras. Je rachète son Ecrire, en livre de poche, histoire de maison, d’écriture, de femme avec les mots. Il n’y a pas que la chambre de la Rue Saint-Benoît, cher Enrique, mais aussi Neauphle-le-Château. Y êtes-vous allé ? Je sais, vous n’aimez pas l’idée du foyer pour écrire, vous préférez multiplier les départs. Vous avez chacun votre façon de disparaître : Duras en s’enfermant et vous en fuyant.

 

Je décide de vous fuir mais de rester dans l’univers du journal tout en changeant radicalement d’univers. Il fallait s’extirper de vos possibles et de vos disparitions barcelonaises sans doute pour mieux y revenir plus tard…Je ne vous quitte pas facilement … « En lisant, en écrivant les mêmes livres, en aimant, en devinant les mêmes êtres », cette phrase de Silvia Baron Supervielle m’offre une possible transition. J’avais croisé le visage de cette femme dans un livre sur Geneviève Asse, peintre. J’avais associé cet auteur aux transparences bleutées des toiles. Etrange parcours que la lecture tisse sans cesse, me permettant d’entrer dans un livre en confiance, en sympathie. Ce Journal d’une saison sans mémoire se divise en sept versions, chacune ouvrant sur un ciel, la résonance avec la peinture n’était donc pas une fausse piste. Le chiffre 7, symbolique, traduit la quête, la traversée d’une écriture qui se contraint à dire le présent à travers les saisons, les livres, les voyages en Argentine, le travail de traduction, la table, la bibliothèque…Les citations de Dante font respirer les versions comme autant de morceaux empruntés au Paradis, d’autres pages revisitent la Bible, les tableaux …Au-delà ou au-deçà, le lecteur de ce journal d’une saison qui se veut sans mémoire, sans référence au passé de l’auteur, est appelé non vers le sublimé mais vers une forme de transcendance parfois donnée, parfois refusée, et converti par l’écriture qui tend vers la poésie, non celle qui « poétise » l’instant mais celle qui inscrit, qui donne au temps une épaisseur. Dans les pages de Silvia Baron Supervielle, on assiste au changement du ciel, à l’accueil des textes d’autres auteurs, à leur transformation,  à la relecture des passages de l’Ecriture et on ose croire que le présent existe.

Pour rester du côté du Journal, je remonte le temps, cette fois vers le passé avec Marcel Conche. Après « Corsica », j’entame le tome 4 du journal étrange, nommé Diversités. Il est possible de trouver des points communs entre ces trois journaux : le genre affirmé en tant que tel, un certain rapport au quotidien, au banal, aux lectures et pourtant, j’ai la sensation de passer d’une œuvre à une autre, d’être portée en littérature et non de fréquenter des « sous » livres. Le phrasé, les images, la cadence diffèrent, créant une véritable forme littéraire. Ces trois auteurs s’attachent à faire du journal une œuvre, et comme le dit Roland Barthes, cité par Baron Supervielle « je puis sauver le journal à la seule condition de le travailler à mort, jusqu’au bout de l’extrême fatigue, comme un texte à peu près impossible : travail au terme duquel il est bien possible que le journal ainsi tenu ne ressemble plus du tout à un Journal ».  Ces trois auteurs ont entendu Barthes, ils ont traqué le journal jusqu’aux limites pour nous donner à lire autrement…

MARCELLINE ROUX (2011)

 

Ce texte est extrait des Carnets de lecture© de Marcelline ROUX et publié avec l'autorisation de l'auteure

-                                      -                                          

 marcelline.roux@laposte.net

 

-                                                     

Partager cette chronique:
Toutes Nos Chroniques
Rechercher par Auteur :