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LES CHRONIQUES GRECQUES D'ANTOINE SILBER : AGHIA TEOPHANOU, MA MAISON (2) :

« La Grèce n’a que faire des archéologues, elle a besoin d’arboriculteurs. »

  Henry Miller (Le colosse de Maroussi)

Ici on croit aux miracles. Moi aussi j’y crois. Avoir cette chance, avoir réussi à acheter une maison dans cette île de Patmos, cette île magique, c’est bien un miracle. Non ?

Ma maison est située sur la route qui borde la mer entre Skala et Grikos, à 900 mètres de Skala, juste au-dessus d’une petite chapelle toute blanche qui s’appelle Aghia Teophanou.

De l’autre côté de la route part un petit raidillon qui s’enfonce dans les Eucalyptus. Vous le montez, vous arrivez à un escalier, vous le prenez. Si vous n’êtes pas encore au bord de l’apoplexie, parce qu’il fait quand même très chaud et que ça grimpe pas mal, vous voyez alors sur la gauche la maison d’Ephtimios, notre voisin le pope. Vous grimpez jusqu’à sa porte. Vous allez peut-être le croiser, Eftimios, il dort au monastère mais il revient là, chez lui, tous les après-midi. Il a 87 ans, une grande barbe blanche, et ressemble à Saint-Jean. Il va vous faire un grand sourire, vous allez lui répondre par un autre sourire, puis vous contournerez sa maison, vous prendrez le chemin à gauche. C’est là, à cent cinquante mètres.

Notre maison est toute petite, c’est un « spitaki », comme on dit ici ; littéralement : « petite maison ». C’est un parallélépipède rectangle blanc, extrêmement simple, qui fait en tout trente-cinq mètres carrés.

Ce spitaki, on l'appelait dans le temps "la villa del amore". La maison était abandonnée, beaucoup de jeunes de l'île venaient y jouer, y manger des figues, et ont connu là leurs premiers émois amoureux. C’est Loukia, l’une des sept sœurs d’Eftimios, notre voisin le Pope, qui nous a raconté ça. Elle gloussait en nous le disant, elle se cachait la figure dans les mains pour qu’on ne voie pas son trouble.

A vol d’oiseau, la grotte de l’Apocalypse, là où Saint-Jean a vécu, est à deux cent mètres. Et le monastère que viennent visiter chaque jour des centaines de pélerins est encore deux ou trois cents mètres au-dessus. Ma maison est très ancienne. D’après Eftimios, elle aurait 400 ans, mais je pense qu’elle est encore beaucoup plus ancienne, qu’elle a 1000 ou 1500 ans, qu’elle est aussi ancienne que le monastère, et peut-être même contemporaine de Saint-Jean.

Ici on est dans un endroit spécial, étrange, fascinant. C'est la mer, plus bas, à cent mètres, et de l'autre côté, c’est la montagne. Devant, il y a des mouettes, des petits bateaux de pêche qui font « teuf…teuf » et des gros paquebots de croisière qui font « Bouh… Bouh… Bouh…. ». Derrière, d’énormes rochers surplombent la maison. Viennent y nicher de drôles d’oiseaux : gros corbeaux noirs comme dans Hitchcock, busards, faucons maltais et autres aigles venus du désert libyen. Il y a un torrent, à sec l’été. Il y a des arbres, beaucoup d’arbres.

Notre maison est petite mais il y a un grand terrain, ridiculement grand même.

Quand on me demande où il s’arrête, je montre le ciel, je dis : « Regardez ». Je fais un grand geste du bras. « Ca va jusqu’en haut, vous voyez le mur de pierre là-haut, oui en haut, eh bien ça va jusque-là. On a toute la montagne ! »

« Non ? »

« Si ! »

En fait, notre terrain va jusqu’au chemin Aporthiano, le plus vieux chemin de pélerins de l’île. En haut, il y a un à-plat avec une vue sublime vers le Nord, vers Ikaria et Samos, les îles voisines et au-delà vers la Turquie. L’Asie. L’Asie mineure.

Il n’y a plus guère de pélerins sur ce chemin. Ils montent maintenant au Monastère par la route, en car climatisé, mais on y croise des chèvres.

Les chèvres, parlons-en ! Tout le monde adore les chèvres. Et moi aussi je les aimais, évidemment. Mais tout a changé depuis que je vis ici.

Henry Miller, qui décidément a tout compris à la Grèce, les détestait. Maintenant, je suis désolé, mais moi aussi je les déteste.

Les chèvres sont une calamité pour les cultures. Une engeance. Miller dit qu’elles sont responsables du malheur grec. Il a raison. Elles ont toujours faim, elles se baladent partout et elles bouffent tout… Elles ont bouffé cet hiver les feuilles de nos trois malheureux orangers, de notre citronnier, des quelques oliviers qu’on avait plantés l’an dernier aussi. Cela, je ne le leur pardonnerai jamais. Et ce matin encore…

J’étais debout à 6 heures. Je m’étais réveillé tôt à cause d’un petit bateau de pêche qui revenait au port, très lentement, très longuement. J’écoutais son « teuf teuf », ça n’arrêtait plus.

J’en ai profité pour aller arroser nos bougainvillées avant que l’eau soit trop chaude dans les tuyaux et le soleil trop brûlant. J’étais là, tout nu avec mon arrosoir, quand elles sont arrivées.

Il faut savoir que les chèvres rotent et pètent, comme vous et moi, mais beaucoup moins discrètement que vous et moi… C’est un énorme pet qui m’a fait me retourner. Il y en avait une, là, à vingt mètres de moi, au-dessus, à droite. Elle me regardait, tranquille. Je n’ai même pas eu le temps de lui dire quoi que ce soit que j’ai aperçu, horrifié, les autres derrière, tout un troupeau, cent bêtes au moins, dévalant ma montagne, foulant allègrement mes terrasses fraîchement plantées.

J’ai arrêté tout ce que je faisais.

Je me suis mis à courir comme un fou. Je gueulais « foutez le camp, oh oh katzikatzi ! » 

J’escaladais les rochers. Je me disais, je vais me ramasser dans le torrent, me rompre le dos, mettre le pied sur un serpent, il va falloir appeler Europe Assistance…

Il y avait un agneau, aussi, tout petit, l’air un peu beta comme tous les agneaux. Il faisait « beeee » « beeee».

« Fous le camp toi aussi ! » je lui criais. Peut-être avait-il perdu sa mère ? Et alors, moi aussi j’ai perdu ma mère !

En haut, le berger - je crois qu’il s’appelle Manolis- remontait vers le chemin, s’éloignait le plus vite possible, comme s’il avait peur de moi, l’étranger, l’intrus

« Efkaristo poli », « Efkaristo poli », merci, merci beaucoup.

Il était gentil en plus, tellement humble ! J’avais un peu honte, ça fait trente ou quarante ans qu’il fait passer ses chèvres par là, et moi j’arrive avec mon arrogance de Français, je lui dis d’aller faire brouter ses bêtes ailleurs, plus loin. Pas dans ma propriété !

Mais en même temps, que faire ? Clôturer le terrain sur des centaines de mètres ? Construire un mur ? Non, je n’ai envie de rien de tout ça ! Je vais aller le voir, oui, ce Manolis, et on va parler. Voilà ce que je vais faire. Dans quelle langue, je ne sais pas, mais je vais lui parler et on arrivera à se comprendre.

Vous me direz, pourquoi avoir acheté une maison ici, dans ce pays dont vous ne parlez pas la langue ? Pourquoi dans cette île lointaine si peu pratique d’accès et si pleine de chèvres affamées quand on peut avoir le soleil des Alpilles, de la Drôme, d’Avignon à deux heures de Paris par le TGV ?

Eh bien peut-être pour ça : pour cette aventure. Pour ne pas avoir l’impression d’habiter dans une jolie banlieue ensoleillée.

Patmos, c’est le voyage, et le voyage c’est parfois difficile. Mais Patmos c’est aussi la plus belle île du monde.

C’est un rêve d’île, comme ma maison est un rêve de maison. Sans Laurence, sans son amour, sa détermination, jamais je ne serais allé au bout de ce rêve.

Quand Kostas, l’agent immobilier qui nous y a amenés la première fois en juillet 2008, il n’y avait pas d’eau, pas d’électricité, pas de cuisine, ni de salle de bains. On ne savait même pas s’il y avait un puits sur ce terrain qui était superbe mais qui était plein d’herbes folles d’un mètre de haut et qui n’avait pas été cultivé depuis, écoutez bien, depuis 1939 .

Les murs faisaient quatre-vingt centimètres d’épaisseur, ils tenaient debout mais tout le reste était à refaire. Le toit était à refaire. La porte, les fenêtres étaient à refaire. Kostas nous disait :

« Vous voyez, on peut y habiter tout de suite ».

Tu parles ! Il fallait obtenir un droit de passage sur le chemin par lequel on y accédait. De l’herbe poussait partout dans la maison, sur la terre battue qui faisait office de plancher. Personne n’en aurait voulu de cette maison, d’ailleurs personne n’en voulait.

Sauf nous.

Elle a dit :

« J’adore ici ».

Elle avait du soleil plein les yeux, l’air tellement heureux.

Je la regardais, elle était belle.

« Moi aussi j’adore », j’ai dit.

On venait de quitter « ELLE » ensemble, on avait travaillé dix ans tous les deux dans ce magazine. On est partis avec des indemnités conséquentes, libres, amoureux. Cette maison, je le sentais, c’était notre maison. C’était notre projet, c’était notre avenir, c’était notre amour. On ne pouvait pas passer à côté.

En Octobre, on est revenus à Patmos. On est allés chez le notaire et on a signé.

Il ne faut pas croire qu’il soit si difficile d’acheter une maison en Grèce ! Il y a quelques années encore, impossible d’acheter en propre, il fallait un prête-nom, et tout prenait des années. Mais L’Europe a changé tout ça. Devenir propriétaire ici, au milieu de la mer Egée, n’est maintenant pas plus difficile qu’acheter à côté de Montélimar. Et même si la suite, si ce qui s’est passé depuis, a été assez épique, ça n’a pas été plus long ou plus compliqué que cela l’aurait été en France. 

Bon, je ne vous raconte pas nos bagarres avec notre génial architecte Theodoros Magniotis, qui n’est pas seulement architecte mais metteur en scène de théâtre et qui parle admirablement le français, lui.

Je ne vous dis pas non plus comment nous avons réussi à avoir l’électricité après nous être branchés sur la ligne de notre voisin Eftimios.

Comment nous avons fait connaissance avec l’administration grecque, combien de papiers administratifs il a fallu, ni le nombre de tampons qu’il a fallu sur ces papiers.

Il était impossible de faire venir une bétonneuse ou du sable par camion. On a dû mobiliser des ânes, tous les ânes de l’île, pour apporter les matériaux. A raison de cent euros par jour. Et par âne. Plus 50 euros à chaque fois pour le garçon qui s’occupait de l’âne… Impossible d’avoir des devis, en plus, il vaut mieux ne pas compter tout ce qu’on a dépensé d’imprévu.

Et puis il y a eu les problèmes d’eau.

Notre puits est relié à une source, c’est un bon puits mais nous consommons beaucoup trop d’eau. Et puis, l’eau qui en sort est souvent boueuse.

L’eau, c’est un problème récurrent à Patmos. Cette année encore, nous risquons d’en manquer. Début juin, un soir, l’eau n’arrivait plus. La pompe tournait sans discontinuer mais plus rien ne sortait des robinets, sinon un mince filet de boue. Je me suis résolu a monter au puits, voir ce qui se passait. J’ai tiré le tuyau qui s’enfonce dans les profondeurs de la terre. Je tirais, je tirais, j’avais de la boue plein ma chemise. C’était lourd, plus je tirais, plus c’était lourd. Je me disais : « Ce n’est pas possible, une chèvre a du venir s’enterrer là, s’enferrer tête la première dans mon puits, s’y empaler ». Je tirais et enfin c’est venu. Au bout du tuyau, un énorme jerrican noir en plastique marqué SHELL, plein de boue, percé de trous.

C’était le filtre qu’avait mis là le plombier.

Je ne savais plus quoi faire. J’ai décidé d’attendre le lendemain pour aviser.

Ce soir-là, c’était la pleine lune. La nuit, il y a eu un orage. Il est tombé de l’eau, beaucoup d’eau, un déluge. Ici on est dans la Bible : il ne pleut pas souvent mais quand il pleut, il pleut.

Le lendemain j’avais de nouveau de l’eau claire dans le puits.

Les travaux ont duré deux ans .On est entré dans la maison l’été dernier, le 18 juin.

On a repeint le plafond en blanc, les huisseries, la porte, les fenêtres en bleu. On a passé de la chaux partout à l’extérieur sur nos vieux murs. On a mis du blanc partout. Beaucoup de blanc et un peu de bleu. On n’arrêtait pas de s’extasier sur cette merveille qu’était devenue cette petite maison.

On était tellement bien, Laurence et moi dans notre « spitaki », dans notre « villa del Amore » comme dit Loukia, la sœur d’Eftimios qui nous encourageait, qui nous disait :

« Tout ce que vous faites est bien, continuez ! »

Elle était contente, comme tous nos voisins, que cette maison revive.

Eftimios était content, lui aussi. C’est un homme merveilleux Eftimios. Il se met en colère parfois contre les ouvriers, et aussi contre moi. Il est assez réactif, mais à part ça, c’est un saint homme.

On a tout de suite planté des jasmins, des bougainvillées et des lauriers autour de la maison, beaucoup de lauriers parce que ce sont les seules plantes que les chèvres n’aiment pas.

Je voulais de la vigne aussi, je me voyais bien reconquérir ces vieilles terrasses de pierre seiche, y mettre des rangées de ceps comme il y en avait ici au dix neuvième siècle pour produire du muscat, comme à Samos, ou un autre vin, n’importe quel bon vin, pour faire renaître le vin de Patmos et l’exporter dans le monde entier.

Je me voyais déjà vigneron, sarclant ma terre entre deux pages d’écriture de mon bouquin, cultivant mon jardin, au sens propre… Et puis non, on y a renoncé. On a décidé que c’était trop de travail, qu’on ne s’inventait pas viticulteur comme ça, qu’en revanche on pouvait tout à fait redonner vie à nos magnifiques figuiers et à tous nos amandiers.

J’ai commencé à scier, à couper des branches, à abattre des arbres, des arbres morts. J’ai acheté une tronçonneuse, ça fait six mois déjà mais j’hésite encore à m’en servir. Mon frère Guillaume qui me connaît bien et depuis longtemps m’a dit :

« Ne fais pas ça malheureux, tu vas te couper un bras. »

Depuis j’ai peur.

Et puis je plante. Je suis devenu une sorte de planteur fou.

Je plante des oliviers que m’a fournis Kostas, l’homme qui nous a vendu la maison et qui est devenu un ami. J’en ai déjà planté vingt-cinq depuis mai. Des cyprès, aussi. Parce que les cyprès, Laurence et moi, on adore.

Rolant, un ami peintre, un hollandais qui vient deux fois par an dix jours à Patmos, rituellement en mai et en Octobre, m’assure qu’on ne plante de cyprès à Patmos que pour indiquer le chemin des cimetières, qu’ ils sentent la mort. Je crois qu’il se trompe. Mais même ! 

Est-ce que je n’aimerais pas que cette île soit mon tombeau ? Enfin, je veux dire, dans très très longtemps….

Est-ce que je n’aimerais pas me faire enterrer là sur mon terrain avec Laurence, comme mon grand-père s’est fait enterrer avec ma grand-mère à la Ferranne, sa propriété près de Toulon ?

J’y réfléchis. J’ai le temps en tous cas.

Des cyprès, je viens d’en planter dix et je ne compte pas m’arrêter là.

Laurence et moi, on est allés les chercher à la pépinière de Samos, on les a rapportés dans la cale du « Kalymnos ». C’est un petit ferry assez vieillot qui relie Patmos à Samos et qu’on adore parce qu’il passe devant chez nous, tous les matins à 10 heures et demi et qu’il repasse tous les soirs à 6 heures, ponctuellement, qu’ainsi on peut vérifier l’heure.

Jurgos, le pépiniériste, devait nous livrer nos cyprès une demi-heure avant le départ sur le quai devant le bateau qui retournait à Patmos. On était là à l’attendre. Il arrive, son camion dépasse tous les autres camions. Il se gare, il nous voit et son visage tout d’un coup se décompose.

Il dit à Laurence :

« There is a problem… ».

Il avait oublié les arbres qu’il était justement venu nous livrer ! Nos dix cyprès ! Il apportait des arbres au bateau sauf qu’il ne les apportait pas !

En Grèce, rien n’est grave. Il a passé un coup de téléphone à Stamatia, sa sœur. Un quart d’heure après, elle arrivait avec nos cyprès qu’elle nous a aidés à monter dans le bateau.  

ANTOINE SILBER

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Texte tiré des « Chroniques Grecques© » avec l’autorisation de l’auteur

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