Partager cette chronique:
La librairie.com Amazon Babelio Decitre Fnac Nolim Sauramps Mollat La Procure Ombres blanches
AGHIA TEOPHANOU, MA MAISON (3) :

En Grèce, rien n’est grave. Il a passé un coup de téléphone à Stamatia, sa sœur. Un quart d’heure après, elle arrivait avec nos cyprès qu’elle nous a aidés à monter dans le bateau.

Les jours qui ont suivi, j’ai été pris d’une frénésie de plantations. Je n’ai pas seulement planté mes dix premiers cyprès. J’en ai programmé douze autres.

J’ai fait creuser douze trous tout au long du chemin qui mène à la maison. J’étais content, j’allais planter la sublime haie de cyprès dont je rêvais depuis deux ans : j’avais mes douze trous pour planter douze cyprès pour une rangée de rêve qui marquerait l’arrivée dans ce jardin extraordinaire. Je n’avais plus qu’à retourner chercher des arbres à Samos, simple formalité.

Et puis le soir je reviens de ma plage de Psiliamos. J’arrive. Je vois Eftimios, dans sa grande chasuble, en haut des marches, juste devant sa porte.

Il avait l’air sombre. Je fais :

«  Bonjour Pater « 

Il me répond à peine et commence à m’expliquer avec des tas de gestes qu’il n’est pas content de mes trous, que je les ai creusés là où il ne fallait pas, ou creusés sans son autorisation, en tous cas que je n’aurais pas dû les creuser. Je n’avais oublié qu’une chose dans mon hyperactivité arboricole, le chemin ne nous appartient pas, on ne bénéficie que d’un droit de passage.

En deux secondes tout s‘écroulait. Mon rêve, ma haie de cyprès, mon destin de notable patmiote. J’y étais allé trop fort : Eftimios s’érigeait en terrible gardien du paysage, comme il avait longtemps été le sévère gardien de la grotte de l’Apocalypse, je ne pouvais rien y faire et je ne voulais plus de toutes façons le contrarier.

Je lui répétais :

« Sygnomi » « sygnomi » 

Ce qui veut dire : « pardon » « pardon ».

Je voyais bien que j’avais été maladroit, très con vraiment, irrespectueux. Je m’en voulais terriblement. La dernière chose que je souhaite est d’être fâché avec Eftimios.

Ce qu’il veut Eftimios, ce qui le rassure, ce qu’il aime, c’est quand rien ne change sur cette terre éternelle. J’aurais dû comprendre ça. Je voulais planter des cyprès dans cette allée ? Mais pour quoi faire ? Ca créait trop de changement. Il faut que rien ne change pour que tout reste pareil ! Voilà ce qu’il pensait. Ici, ce n’est pas la Sicile de Burt Lancaster, dans « le Guépard », c’est le Patmos du père Eftimios, la Jerusalem de la mer Egée. Et ici à Patmos, il faut que rien ne change. Pour que rien ne change.

Quelle leçon, il me donnait ! 

J’ai très mal dormi cette nuit-là en dépit de larges rasades de retzina que je me suis octroyées pour me consoler.

Le lendemain matin, j’ai pris ma pelle et je les ai rebouchés un a un, mes trous, tous les douze.

J’ai fait ça très vite, c’est fou comme c’est rapide de reboucher quand il faut tant de temps et de sueur pour creuser. Je me disais : je les planterai ailleurs mes cyprès, en haut du terrain, le long du mur de l’autre voisin. Il ne sera pas dit que je n’aurais pas planté tous mes arbres dans l’année !

Je compte planter encore 4 pins au-dessus de la maison, plus mes 12 cyprès. En tout, nous aurons planté 22 cyprès en 2011. Avec les 25 oliviers que nous a donnés Kostas, ça fait 51 arbres pour cette année, sans compter divers lauriers roses ou blancs et quand même quelques plants de vigne pour la tonnelle.

Planter, c’est difficile mais c’est assez jouissif.

Mettre des tuteurs, arroser quand il faut, mettre du grillage autour de chaque arbre peut-être, faire gaffe aux chèvres, trouver une solution pour ça… Alors, peut-être faudra-t-il attendre une dizaine d’années ou même un demi siècle pour voir le résultat de notre travail d’aujourd’hui, des rangées d’oliviers aux feuilles argentées, des cyprès filant tout droit vers le ciel, mais qu’importe : on ne plante pas pour soi mais pour le monde, pour la terre. On plante pour ses enfants. On plante pour la Grèce, pour l’Europe.

Planter des arbres, c’est un acte politique.

A Paris, je regrette toujours qu’on coupe les platanes au moindre prétexte. En Grèce, on en voit partout des platanes qui ont cinq cent, sept cent, certains mille ans même. C’est comme si on n’avait pas peur dans ce pays de contempler ses vieux arbres et, au-delà de ces arbres, de regarder en face son passé. De l’aimer même, ce passé, d’en être fier. Souvent plus que de raison.

Le dimanche matin, dans notre maison, nous sommes réveillés par les cloches qui sonnent à toute volée. Il y a plus de 360 chapelles à Patmos, quasiment autant que de jours dans l’année. Et on dirait que leurs cloches se mettent toutes à sonner en même temps Christodoulos, un maçon du village m’a dit une fois :

« Bravo, vous avez de la chance d’avoir acheté une maison ici ! »

« Pourquoi ? »

« Parce que c’est Patmos »

Les gens d’ici aiment leur île et ils le disent.

Dans le temps, les jeunes d’ici partaient aller chercher du travail à Athènes ou plus loin, en Amérique, en Australie. Ils voulaient voir le monde aussi. Maintenant, c’est le monde qui vient vers eux et ils ne veulent plus aller travailler ailleurs.

Je les comprends. Moi non plus, je n’ai plus envie de quitter cette île.

Ni ma maison.

Quand, le matin, le « meltem » souffle depuis le port, fait pencher nos cyprès, tord, torture nos oliviers, quand il s’engouffre dans les branches des vieux amandiers et qu’en même temps à l’intérieur de la maison, il n’y a pas un bruit tant les murs sont épais et solides, on se dit que ces murs-là ne s’écrouleront jamais, que les pierres de cette maison ont été taillées pour l’éternité. C’est ça qui est magique.

ANTOINE SILBER 

-- Lire la chronique précédente 

-- Lire la chronique suivante

Texte tiré des « Chroniques Grecques© » avec l’autorisation de l’auteur

 © Culture-Chronique --                                                

-  -  Commander l'ouvrage d'Antoine Silber 

--  Les chroniques littéraires Culture-Chronique

--  S'inscrire à la Newletter

--  Le Facebook d'Antoine Silber                 

 

Partager cette chronique:
Toutes Nos Chroniques
Rechercher par Auteur :