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NON JE N'AI RIEN OUBLIE... MES ANNEES 60 de Beatrice COURRAUD :

Béatrice Courraud vient de publier un petit OLNI (Objet Littéraire Non Identifié) aux éditions l'Harmattan  : ni roman, ni véritable autobiographie, ni autofiction, on pourrait comparer cet ouvrage à ces vieilles boites que l'on retrouve sous une  pile d'objets  obsolètes au fond du grenier d'une maison de famille. On ouvre, les yeux irrités par la poussière ambiante et soudain les larmes nous montent aux yeux - du moins pour ceux qui sont encore dotés d'une sensibilité qui n'aura pas été totalement éradiquée par ce monde qui nous écrase désormais de process, d'entretiens de fin d'année, et de "nécessaires" remises à niveau - car  tout un monde de souvenirs vient nous assaillir sans qu'aucun barrage ne puisse retenir cette vague d'émotion qui nous submerge.

 Cet ouvrage de 76 pages est un livre de bonne compagnie composé de textes courts qui sont  autant de point d'ancrage dans le passé de l'auteure, c'est aussi un livre de connivence générationnelle  qui permet à tous ceux qui ont connu le salon des arts ménagers, les tractions avant et les 4 CV de faire un petit tour dans cette machine à remonter le temps où l'on retrouve les clichés familiaux en noir et blanc de la famille Courraud , l'écriture appliquée des cahiers d'écolière de Béatrice et les leçons de morale.       

La vie n'est pas si facile pour la petite Béatrice " Comme j'étais un peu spéciale et que l'on croyait que j'avais une case de vide, on m'a emmenée à l'hôpital pour faire des examens du cerveau . A l'hôpital on a rien trouvé. J'étais complètement normal. On  a continué à raconter que j'étais gentille mais que j'avais une case de vide...  Allez savoir pourquoi. "  Une maman  complètement  débordée qui élève ses deux filles seules, une famille où les coups volent bas : " Dans la famille, tout le monde se détestait. Mon père détestait sa mère et son père, le père et la mère détestaient leur fils, ma grand-mère détestait ses petits enfants, ma mère détestait ses ex beaux-parents , elle détestait aussi sa mère qui  elle-même détestait son fils. Mon oncle maternel  n'ayant  pas eu d'enfant, la détestation s'est arrêtée à cette lignée-là. Ma sœur et moi, nous ne détestions encore personne. C'était un miracle."

 Mais le miracle c'est au fond la possibilité que se donne l'écrivain de reconstruire le temps enfui en farfouillant dans cette boite des souvenirs où le  lecteur redécouvre les syllabes magiques de mots désormais engloutis dans les sables mouvants du passé. Qui se souvient des robots Moulinex ? Des  sèches cheveux Calor ?  De l'album Kind Of Blue de Miles Davis, de la chanson Bambino, Bambino de Dalida. Autant de madeleines de Proust qui relie une génération à un passé qui devient plus proche à mesure qu'il s'éloigne.  

Il y aussi l'évocation du cinéma de quartier "Le Berthier"  ou Béatrice découvre " Les Misérables" avec Jean Gabin : " Jean Valjean " était mon héros, l'homme de ma vie. Je voulais me marier avec lui.

- Attends un peu disait Maman, tu es trop jeune pour te marier."

Le passe pèse lourd dans la famille de Béatrice, ses origines juives y sont évidemment pour beaucoup. Rien n'est d'ailleurs caché aux deux petites filles : " Maman nous a tout raconté. Les Juifs. Les ghettos. Les wagons plombés. Les camps. L'extermination. Les chambres à gaz. Les fours crématoires. Les corps qui partent en fumée. " Le bonheur côtoie un abime qui n'est distant que de quelques années. Pour Thaïs la maman des deux filles le passé récent recèle  aussi d'angoissants souvenirs : " On m'a dénoncé plusieurs fois comme juive. Es-ce le voisin ou la voisine de l'escalier gauche, ou les voisins d'en dessous ? " Interrogation qui ne trouvera jamais de réponse et se noiera dans le marais des petitesses humaines.

En moins de cent pages Béatrice Courraud parvient à nous entrainer sur le manège des années 60 mêlant sa propre histoire à celle de la génération du Baby Boom, celle là même qui créa le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui.

ARCHIBALD PLOOM (2011)

 

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