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PATMOS, MON ILE (4) :

« Empêcher que le miracle meure, vivre sans cesse dans le miracle, rendre le miracle de plus en plus miraculeux… » 

Henry Miller Le colosse de Maroussi

Laurence et moi, on a beaucoup d’enfants. Elle cinq, moi quatre. Ce qui fait neuf. Notre maison, je le répète, n’a qu’une pièce. Quand les enfants viennent, et avec eux les petits-enfants, mieux vaut céder la place.

En juillet, Judith, ma fille aînée, est arrivée. Elle n’était pas venue à Patmos depuis vingt-deux ans, c’était un événement. Je lui ai dit : « On vous laisse la maison » et on est partis dormir sur la plage.

En fait, je n’ai jamais autant dormi à Psiliamos que depuis que j’ai cette maison ! C’est vrai, je n’aurais pas fait ça à 20 ans. Là, cet été, en tout, avec les deux nuits qu’on y avait déjà passées début juillet, avant que Judith n’arrive, ça a fait cinq nuits. Dormir dehors, comme un étudiant fauché, comme le baba cool qu’en vérité je n’ai jamais été, dormir dans le vent, dans le sable sur un mauvais matelas pneumatique, il n’y a que moi, vraiment. Est-ce que je ne suis pas un peu snob ?

Snob, remarquez, c’est un mot qu’on n’utilise plus. Peut-être parce qu’on l’est tous devenus… Ou parce que Boris Vian a dit sur le snobisme des choses définitives. Non. Je crois que je ne suis pas si snob que ça, en tout cas moins snob qu’avant, moins que quand j’étais jeune, quand je commençais à venir ici.  

Jusque dans les années 80, Patmos était une île à la fois solennelle et chic. La plus petite du Dodécanèse. La plus belle. La plus chic, oui. C’est ça qui m’intéressait, je crois, ce chic.

Très peu de français y venaient, la plupart ne connaissaient des îles grecques que Corfou ou les Cyclades. Mikhonos. Santorin. A Patmos, il n’y avait que des italiens, une ou deux comtesses, deux ou trois anglais, autant de belges, trois ou quatre psychanalystes, quatre ou cinq metteurs en scène autrichiens. Un grand acteur français, quand même, et quelques journalistes parisiens qui vous refilaient le tuyau en vous suppliant « Surtout, n’en parle à personne ! ».

Il y avait les people de l’époque, aussi : l’Aga khan, ou son frère. Le Prince Michel de Grèce. Plus quelques princesses. En venant à Patmos, j’avais un peu l’impression de faire partie de ce monde-là. Ou j’aspirais à me faire adopter par lui, à en adopter les rites, les codes, les tics.

Cette jet set me fascinait d’autant plus qu’on croisait peu ses membres. Ils ne fréquentaient Patmos qu’en mai, quand personne n’est encore là, à l’extrême rigueur début juin, ou alors fin septembre et début octobre, quand les jours deviennent si courts que tout le monde est déjà reparti.

Ils n’arrivaient dans l’île qu’en hélico, ne roulaient qu’en Mini Moke, vous regardaient à peine.

La légende de l’île longtemps s’est appelée Teddy Millington-Drake, un peintre anglais extrêmement cultivé et chic, homosexuel bien sûr. Il a été le premier touriste à acheter une maison au village, ce qui a donné l’exemple à d’autres, à beaucoup d’autres : aujourd’hui plus de la moitié des maisons du village sont la propriété d’étrangers à l’île.

Je l’ai rencontré plusieurs fois, il me faisait penser à Lawrence Durell, à Larry, l’ami d’Henry Miller, l’auteur du « Quatuor d’Alexandrie », un autre anglais habitué du Dodécanese mais plutôt basé à Rhodes, lui. Teddy Millington-Drake est mort à Patmos le 5 Septembre 1994. Prés de vingt ans après, on parle encore de lui.  

Patmos n’est peut-être plus aussi chic qu’avant, mais si l’on croit le magazine « Forbes », l’île reste une destination privilégiée pour les milliardaires et les people.

Chaque année, les rumeurs les plus excitantes courent d'ailleurs les terrasses des tavernes.

Au début de l’été, c’était Julia Roberts, avec son mari et ses trois enfants, qui était dans l’île, paraît-il. Je ne l’ai pas vue, elle devait bien se cacher !

L’an dernier, c’était Chelsea Clinton, venue elle aussi se bronzer en jouant la femme invisible. L’année d’avant, c’était les sœurs Olsen… Vous ne connaissez pas ? Moi non plus.

Une fois à Psiliamos, assis à la taverne à coté de moi, il y avait qui, devinez qui : Jeremy Irons. Vous vous rendez compte, il mangeait du sadziki et du poulet rôti. Exactement comme moi.

C’est un ami, Erik Emptaz, un journaliste, qui m’a amené à Patmos la première fois.

En 1983.

Je ne savais pas où emmener mes enfants en vacances. Il m’avait loué deux chambres chez l’habitant à Grikou.

J’avais lu « Le rendez-vous de Patmos », de Michel Déon, -je viens de le relire ce bouquin, je vous le dis : il est très ennuyeux, extrêmement décevant, et surtout absolument inexact : pour Déon, le monastère de Saint-Jean le théologien est tout blanc. Où a-t-il vu ça ? Le monastère n’a jamais été blanc, il est en pierre grise, beige, noire comme vous voulez, pas blanche en tous cas. Mais enfin, passons !- Erik m’avait dit : « c’est une île parfaite pour les pères divorcés…» Il avait raison : j’avais passé un mois de rêve avec Judith, Victor et quelques amies.

J’y étais revenu l’année d’après, et puis en 85, où j’y avais passé deux mois. Pour écrire, cette fois.

Je venais de quitter « Le Nouvel Observateur ». Je me disais : « C’est une île faite pour les Ecrivains ! »

J’écrivais le matin, l’après-midi j’allais à pied à Psiliamos. Il n’y avait pas encore de route vers Diakofti, juste un chemin sublime. Dans le village, il n’y avait pas encore l’électricité partout. Il fallait une heure et demie pour aller à la plage et une heure et demie pour en revenir.

Je faisais ça tous les jours. Je découvrais l’île hors-saison, c’était merveilleux.

Le soir, je me souviens, je dînais au « Patmian house », un restaurant qui n’existe plus, assez ennuyeux mais délicieux. Je dînais avec Bruce Chatwin, un anglais charmant, un de ces écrivains-voyageurs qui était arrivé dans l’île en 2CV. Une 2CV verte…. Il avait sa planche à voile sur le toit, il cherchait le vent, il aimait le vent de Patmos. 

Il est mort lui aussi, peu après. Et moi, je n’ai jamais réussi à finir le livre que j’écrivais, comme pas mal de livres que j’ai écrit d’ailleurs….

Je suis encore venu seul à Patmos, en 1999 ou 2000, je ne me rappelle plus exactement. Pour écrire, encore. Et encore en mai. C’est très étrange de se retrouver à Patmos, hors-saison. Surtout quand on vient pour écrire et qu’on n’arrive à rien.

Et puis Laurence est entrée dans ma vie et tout a changé. 

Je me souviens quand je l’ai vue débarquer la première fois, l’été 2004.

Elle est arrivée à Patmos, un peu par surprise. Le ferry qui venait du Pirée l’avait larguée là en pleine nuit, à trois heures et demi du matin. Cette nuit-là, moi, j’étais resté dormir sur la plage, à Psiliamos. Comme elle ne m’avait pas trouvé à l’hôtel Alexandros où j’aurais dû être, et qu’elle ne voulait réveiller personne, elle avait fini la nuit sur une banquette de la terrasse de l’hôtel. Je ne l’avais retrouvée que le lendemain vers onze heures, à Grikos, en revenant de la plage.

Elle buvait un café, son premier café grec. Elle bavardait avec Victor, mon fils aîné, qui était tout étonné de la trouver là. J’étais si heureux qu’elle soit venue me rejoindre, qu’elle soit si heureuse d’être là, aussi.

Elle a tout de suite eu le coup de foudre pour Patmos. Elle en aimait le bleu de la mer, le blanc des maisons, le scintillement de l’air dans la lumière du soleil. Elle aimait tout comme moi. Quand elle me parlait, elle était si spontanée, si enthousiaste, si belle, que je sentais que Patmos était pour elle comme une découverte. Une révélation.

Aujourd’hui, je roule sur un scooter blanc, il ne faut pas s’étonner. Notre maison est entièrement chaulée de blanc, autour de cette maison on ne plante que des lauriers blancs ou des jasmins blancs. Et il ne faut pas s’étonner si Laurence ne s’habille plus qu’en blanc.

Il ne faut pas s’étonner, non.

Comme dit Kostas, notre agent immobilier, notre ami : « Vous aimez le blanc, vous ! »

En fait, c’est le soleil qu’elle aime, qu’on aime tous les deux. La lumière. Je l’ai sortie du gris, je l’ai amenée au le soleil, c’est ce qui lui manquait, c’est ce qui l’a séduite. Maintenant elle est servie : il y en a dès le matin, chez nous, du soleil.

Notre maison, notre « spitaki » est orienté à l’est. Quand on ouvre la porte le matin, on est aveuglé. Le soleil, on l’a en plein dans la figure. Elle aime encore plus le soleil que moi, c’est incroyable. Elle aime marcher sous le soleil avec moi, à deux heures de l’après-midi, quand tout le monde dort. Elle aime rouler en scooter, assise derrière moi. Elle se serre contre moi. Elle regarde la mer, elle dit : « Que c’est beau ! » comme moi.

Elle ne se lasse pas de Patmos, Laurence, ni de moi. Et pourtant, elle pourrait en dire… En venant, en restant à Patmos, je crois que ce n’est pas tant une île que je cherchais que mon village que j’ai essayé de retrouver.

Patmos, comme Neauphle-le-Château alors ?

Comme ce village des Yvelines, où j’ai été élevé, ce village de Seine-et-Oise, comme on disait quand j’étais petit ? Est-ce qu’avec Patmos je ne me suis pas un peu recréé Neauphle ?

Mais alors, un Neauphle, non tel qu’il est mais tel qu’il aurait dû être.

Comme à Neauphle, j’y ai des souvenirs à chaque coin de chemin, dans chaque café, chaque boutique, et sur chaque plage, dans chaque crique, et chaque fois que je croise un âne, un chien ou une chèvre… Mais ce ne sont que de bons souvenirs.

Patmos, c’est mon village idéal, mais sans les scories neauphléennes, sans les peurs, les terreurs de mon enfance.

Et avec du soleil.

C’est mon « heimat », mon « chez moi », tel que le « chez soi » devrait être. Et c’est un lieu dont je suis tellement amoureux que je ne cesse de le redécouvrir.

A Neauphle, on ne me connaît plus, mais à Patmos, dans les boutiques, dans les tavernes, j’ai des comptes.

On me dit : « Tu paieras demain. Ou dans un mois. Quand tu pourras.» 

A la banque, à Skala, l’autre matin, je faisais la queue à côté d’un pope qu’on appelle le pope play-boy, parce qu’il porte des Ray Ban. Il me demandait comment allait Laurence, comment allait Sarah, comment allait mon voisin le pope Eftimios. Chaque fois qu’une femme entrait dans la banque, elle venait lui baiser la main, en l’appelant « pater ». Et tout le monde avait les yeux qui brillaient.

Le soir, à Chora, je retrouve mon pope buvant un verre, « chez Athanasis », le café du coin de la place…

Il attendait Jurgos, « Pater Jurgos », son ami le plus proche, le mari de Sozoula, de Psiliamos. Quand ce dernier est arrivé, on a mangé quelques olives et quelques cacahuètes tous les trois, Jurgos m’a demandé lui aussi des nouvelles de la famille, et puis je les ai laissés, en disant à Jurgos :

« A dimanche ».

Je vais souvent le dimanche matin à sept heures l’écouter psalmodier dans son église. Il a une belle voix de basse. Et j’aime tellement l’odeur d’encens.

Ce café-là, « Chez Athanasis », il a toute une histoire.

Quand je venais dans les années quatre-vingt, il était tenu par le viel Athanasis, un bonhomme très bougon, toujours en blouse grise. Je pourrais vous raconter comment le vieil Athanasis engueulait les enfants qui faisaient du bruit à l’intérieur de son café, comment on s’entassait tous le soirs chez lui après avoir dîné chez Vagelis pour un verre ou deux de Mastica.

Un jour, le vieil Athanasis est mort et le café a fermé. Pendant quinze ou vingt ans, il est resté fermé. Et puis, grâce à son petit-fils, lequel s’appelle aussi Athanasis, naturellement, un jour, il y a trois ou quatre ans, ou cinq peut-être, le café a rouvert. Comme avant. Pareil qu’avant.

Je pourrais vous raconter beaucoup de choses sur ce village.

Je pourrais vous raconter les veilles dames en noir qui dansaient le sirtaki au son du bouzouki, avec Manolis, le fils de Vagelis, quand celui–ci n’avait que huit ou dix ans.

Je pourrais vous raconter Vagelis, aussi.

C’était le patron du restaurant du même nom, le restaurant juste en face. Vagelis était le roi de la place.

Je pourrais vous raconter les guerres intestines au village, ainsi que la tragédie qui a secoué tout ce petit monde il y a, quoi, trois ans.

Theologos, le fils ainé de Vagelis est mort un soir à la suite d’une bagarre à Skala. On l’emmenait à l’hôpital de Leros, à même pas une heure en bateau. Il avait la rate éclatée, il n’a pas eu le temps d’arriver là-bas…

Vagelis, son père, en a été si meurtri qu’il ne lui a pas survécu .Il culpabilisait surtout. Il était un peu à l’origine de la bagarre, aussi. Il est mort, quelques mois après, d’un cancer du foie, foudroyant. Et Manios, le gros Manios qui vendait des cartes postales au monastère et servait d’intermédiaire pour beaucoup de choses et qui était un peu un autre fils pour Vagelis, ne leur a survécu ni à l’un ni a l’autre. 

C’est Manolis, le fils cadet de Vagelis, qui a pris la succession du père. Dabord timidement, puis avec de plus en plus d’assurance. Et il est devenu à son tour le roi de la place.

Il a aujourd’hui quarante ans, Manolis. Le même sens de l’accueil et de la convivialité que Vagelis. Il n’a pas tout à fait la classe de son père, il n’oserait pas, mais il la remplace par une grande gentillesse.

Ce drame, cette histoire à la Sophocle, ironique et tragique à la fois, je l’ai vécue, presque comme si j’étais de la famille, ce qui fait que je bénéficie aujourd’hui d’un statut un peu spécial sur cette place et dans ce restaurant.

Quand j’arrive pour dîner, Manolis me conduit à ma table, il me réserve toujours la meilleure, celle qui est contre le mur, à la gauche de la porte.

Si je ne viens que pour boire un verre, il me l’offre. Quoique je mange, je ne paye que dix euros. Il m’adore, Manolis. Il a du respect, parce que j’ai presque l’âge de son père et que dès qu’il me voit, je lui rappelle ce qui s’est passé.  

Pour lui, je suis l’un des derniers représentants d’un monde disparu, une figure ressurgie du passé. Un grand témoin. Un survivant.

Je l’émeus, voilà. Quand il me parle, je vois ses yeux se mouiller. Les Patmiens sont facilement émus… Comme dit Henry Miller : "les Grecs sont les derniers êtres humains sur cette terre." 

C’est la première fois que j’écris sur Patmos.

C’est Culture Chronique qui m’en a fourni l’occasion et Henry Miller qui m’en a donné et l’envie et le courage.

 « Le colosse de Maroussi » de Miller était un des livres préférés de ma mère. Il avait été édité par les Editions du Chêne. C’est son exemplaire, que m’a refilé mon frère Guillaume, que je viens de lire et qui m’a inspiré ces chroniques. C’est une première édition, je crois. Il est à moitié en miettes maintenant. Il date de 1948. Vous imaginez, 63 ans. Mon âge.

Maintenant que j’y pense, je me demande si ce n’est pas ma mère qui m’a transmis ce virus grec. Peut-être via Lawrence Durell, qu’elle aimait beaucoup aussi, sans doute parce qu’elle était née à Alexandrie.

On n’a jamais parlé de la Grèce, elle et moi, pourtant. Je ne me rappelle même pas la première fois que je suis arrivé à Athènes, à vingt ans, si je lui ai envoyé une carte postale. Ni si elle m’a posé des questions sur mon voyage quand j’en suis revenu.

Je ne crois pas. J'aurais bien voulu.

Je me dis aussi, en ce moment, depuis que j’ai commencé à écrire ces chroniques, à parler de Patmos, à écrire sur Patmos, que je pourrais continuer comme ça indéfiniment…

Je passerais ma vie à raconter Patmos, à magnifier cette île, à m’en faire le propagandiste, le chantre. A ajouter à la légende de cette île dont on parle déjà dans la Bible. Je continuerais ce que Saint-Jean a commencé en écrivant le livre de l’Apocalypse. Mais en mieux. Enfin, en moins allumé…

Je pourrais raconter mes boires et mes déboires avec les Patmiens, un peu comme Peter Mayle a fait avec les Provencaux, dans « A year in provence ». Sauf que mon livre ne serait pas « Une année en provence » mais « Trente ans à Patmos ». Je pourrais écrire huit cent ou mille pages sur Patmos parce j’aime Patmos plus que les Patmiens eux-mêmes. Et que bientôt aussi, je serai l’un des plus vieux Patmiens encore en vie.

ANTOINE SILBER 

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Texte tiré des « Chroniques Grecques© » avec l’autorisation de l’auteur .

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